Bahiyyih Nakhjavani nous avait habitués à déambuler avec elle dans la Perse du XIXe siècle, dans les dédales d’énigmes mystiques, sur la route des caravanes, entre La Mecque et Médine ou à la cour des Khadjars. A chaque fois, ces récits s’enroulaient autour d’une construction et d’une langue élaborées et lumineuses. «La Sacoche», son premier roman, en 2000, d’emblée un best-seller, suit le périple d’une sacoche qui passe de mains en mains et qui influence la vie de chacun de ses détenteurs au cours d’une journée de pèlerinage dans la péninsule arabique vers 1845.

Ecrivain itinérant

Même période dans «Les Cinq rêves du scribe» où un écrivain public itinérant se retrouve entre la Perse, l’empire ottoman et la Russie. Dans ces confins, il vient à manquer de papier. Et se met surtout à rêver de dépasser les signes pour devenir poète. Enfin, dans «La Femme qui lisait trop», nous découvrions Tahirih Qurratu’l Ayn, grande figure du bahaïsme, religion issue d’un mouvement chiite ésotérique au tout début du XIXe siècle. Ce roman paraît aujourd’hui en poche et rend hommage à cette femme mystique qui enleva son voile et se battit pour l’émancipation des femmes. Le roman est construit autour de son rayonnement et du trouble qu’elle engendrait auprès du pouvoir et des religieux.

Epoque contemporaine

Après deux albums pour enfants (La Fleur du mandarin et La Soeur du soleil), Bahiyyih Nakhjavani, pour la première fois, oublie les siècles passés et plante le décor de son nouveau roman, «Eux et nous», aujourd’hui, au cœur de la grande communauté iranienne aux Etats-Unis et en Europe. C’est Bibijan, une Iranienne octogénaire, qui en est l’héroïne. Après des années de résistance têtue à quitter l’Iran et à rejoindre ses enfants en exil, elle cède.

Mais la vieille dame rechigne à s’installer à Los Angeles, dans la famille «plus américaine que les Américains» de l’une de ses filles ou à choisir Paris et le monde artistique désargenté et compliqué de son autre fille. Une satire très fine et drôle sur une communauté qui s’invente sans cesse, entre nostalgie et déni. Un coup de projecteur nuancé sur un pays, l’Iran, souvent déformé par le fil continu des informations.


Bahiyyih Nakhjavani, «Eux et nous», trad. de l’anglais par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 352 p.

Bahiyyih Nakhjavani, «La femme qui lisait trop», trad. de l’anglais par Christine Le Boeuf, Babel, 410 p.