Les jours faciles, euphoriques et festifs ne sont plus et ne reviendront plus. L’heure est au labeur. Le marché de l’art s’était changé en spectacle où se produisaient acteurs de cinéma, oligarques ­russes et autres top models rivalisant de vitesse dans la capacité d’aligner des sommes exorbitantes au seul nom d’artistes contemporains bien cotés. Leurs riches emplettes ont tenu un moment la galerie en haleine. Le commerce des œuvres, plus patient, plus exigeant en compétence, reprend maintenant son cours et redécouvre ses lois dont la plus élémentaire, celle de l’offre et de la demande, n’est pas la plus simple à manier.

L’offre, justement, s’est raréfiée. Pour les maisons d’enchères, trouver de quoi composer un catalogue de ventes de bonne tenue relève désormais de l’exploit. On aurait pu imaginer que la crise financière contraindrait certains à se défaire précipitamment de leurs collections. Or ce phénomène s’est peu produit, en Suisse moins qu’ailleurs. Gens fortunés, les collectionneurs d’œuvres importantes n’ont pas souffert de la tempête au point de s’en séparer. Eveline de Proyart, directrice de Christie’s pour la Suisse romande, observe: «Les propriétaires retiennent leurs objets. Craignent-ils de ne pas en retirer le prix escompté? Peut-être cette retenue est-elle confortée par ce doute supplémentaire: en l’état actuel des affaires, où placer l’argent obtenu?»

Or, paradoxalement, les prix n’ont pas connu le fléchissement attendu. La valeur moyenne des lots aurait même progressé. La demande spéculative s’étant effacée, les amateurs avisés d’œuvres de qualité sont de retour et s’arrachent les belles pièces, prêts à y mettre le prix sitôt qu’elles surgissent. Les brillantes ventes horlogères genevoises du printemps dernier chez Christie’s l’ont nettement démontré. De même, le marché des bijoux et pierres précieuses s’est maintenu à des niveaux de prix exceptionnellement élevés. Deux diamants bleus, l’historique Wittelsbach, de 35,56 carats, et le tout récent Cullinan, de 7,03 carats, ont atteint, le premier chez Christie’s Londres en décembre 2008, le second chez Sotheby’s Genève en mai ­dernier, des prix faramineux: 24,31 millions de dollars pour le premier, somme la plus élevée jamais atteinte par un bijou; 9,48 millions de dollars pour le second qui battait ainsi le record de prix au carat (1,34 million). Et ce en une période où l’économie mondiale connaît une morosité profonde. Dans le domaine des beaux-arts, la demande reste remar­quablement vive. On se bat en salle de ventes pour des œuvres de qualité. Les experts s’accordent sur le profil actuel des acheteurs: collectionneurs «classiques», plutôt conservateurs. Une désaffection manifeste atteint l’art contemporain, exception faite des grandes signatures ­telles qu’Andy Warhol ou Jeff Koons, encore et toujours. En revanche, les «maîtres anciens» importants font l’objet d’un ­intérêt soutenu. Et les beaux impres­sionnistes et modernes, peu nombreux sur le marché, continuent d’être très convoités.

Parmi les événements de la saison, Christie’s met donc en évidence une grande peinture baroque italienne, le Saint Jean l’Evangéliste de Domenico Zampieri, dit Il Domenichino, estimée entre 7 et 10 millions de livres, qui sera proposée à sa vente de Londres le 8 décembre prochain. De son côté, Caroline Lang, directrice de Sotheby’s Genève, n’est pas peu fière d’annoncer au menu des enchères de sa maison, le 4 novembre à New York, trois Renoir, deux Pissarro et deux Sisley issus de la collection de Paul Durand-Ruel, le marchand des impressionnistes, dont la valeur totale se situe entre 8,9 et 12,6 millions de dollars.

Plus proche dans l’espace et le temps, la vente d’art suisse du 21 septembre prochain chez Christie’s Zurich, qui comprend 153 lots s’étendant sur quatre siècles, témoigne d’une chasse aux belles œuvres certainement ardue. Son catalogue, composé avec habileté, propose des pièces évaluées à plusieurs centaines de milliers de francs, voire millions s’agissant de Ferdinand Hodler, dont trois peintures importantes, ainsi que des tableaux de Johann Heinrich Füssli, Giovanni Giacometti et Félix Vallotton, constituent le point fort.

Mais cette vente comporte aussi d’intéressantes pièces contemporaines et modernes offertes à des prix plus abordables – entre 2000 et 120 000 francs – signées de Daniele Buetti, Sylvie Fleury, Pipilotti Rist ou John Armleder, entre autres. On y trouve une série de peintures de Max Bill, mais son contemporain Hans Hinterreiter, moins connu, est également mis en évidence. Défilent ensuite les Wolfgang-AdamTœpffer, Giovanni Segantini, Albert Anker, Cuno Amiet et autres artistes diversement cotés, jusqu’à Meret Oppenheim et Le Corbusier. Au passage, un coup de chapeau est adressé au centenaire Hans Erni. Le dosage entre prix et qualité a été savamment étudié afin qu’entre collectionneurs traditionnels et débutants, chacun y trouve son compte.

Rigueur dans le choix d’œuvres, rigueur dans les estimations, tels sont les mots d’ordre actuels. Mais aussi, chasse aux coûts et aux risques. Désormais, les rabais sur commissions comme les garanties offertes aux vendeurs ne sont plus de mise. Le développement du marché a subi un terrible coup d’arrêt et les grandes maisons, qui en souffrent en proportion de leur taille, réduisent drastiquement leurs effectifs. Quoi qu’elles fassent, les résultats obtenus au terme de 2009 ne pourront pas être comparés avec ceux de la période faste récente mais avec ceux des plus sereines années 2003-2004.

Vente d’art suisse. Christie’s, Zurich, Kunsthaus, 21 sept., dès 18h. Exposition: 18 sept., 14h-18h; 19-20 sept., 10h-18h.