Les crises s’avèrent parfois d’incroyables stimulateurs. Preuves en sont les solutions les plus créatives imaginées par les victimes des mesures sanitaires. Grâce à internet, le monde bâillonné par le covid a pu retrouver le chemin du public. Même sans combler totalement l’amateur culturel, la virtualité recrée du lien. Dans la sphère classique, les captations gratuites de concerts et d’opéras fleurissent. En direct ou en différé, ces propositions séduisent de plus en plus de spectateurs.

Avec la plateforme L’Opéra chez soi, l’Opéra national de Paris (ONP) vient ainsi de lancer une parade efficace et innovante afin de remédier à la fermeture des salles. Non pas par le biais de la technique, car une diffusion live ou un enregistrement de production n’ont rien de nouveau, mais sur le mode opératoire: le paiement, à prix très réduit par rapport à une place traditionnelle, côtoie dorénavant la gratuité de la consultation. Cette solution répond à une nécessité et une évidence.

La mission d’un Opéra national

«Avec l’impossibilité d’accueillir des spectateurs en salle, il nous fallait impérativement conserver un lien avec notre public, explique Martin Ajdari, directeur adjoint de l’ONP. Mais aussi, et peut-être surtout, atteindre le plus vaste auditoire possible. Grâce à la connexion à très haut débit d’une part croissante de la population, ceux qui n’ont pas accès à l’opéra, soit pour des raisons financières, soit à cause de l’éloignement, pourront de plus en plus accéder à nos spectacles. En touchant tous les territoires, notre mission d’Opéra national, financé par les impôts de tous, atteint sa raison d’être profonde avec cette nouvelle plateforme.»

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Sortir du tout gratuit constitue la deuxième raison du projet. «C’est un bon moyen d’équilibrer les coûts de production des captations et la rémunération des artistes, dont nous devons notamment prendre en charge les droits audiovisuels.» Le but était encore de rester maître des choix. «Les chaînes de télévision ou les réseaux sociaux touchent évidemment un énorme public. Mais elles disposent de leurs propres critères et contraintes d’exposition ou de programmation. Nous souhaitons pouvoir proposer de notre côté nos spectacles spécialement captés pour notre plateforme. Cela permet d’élargir l’offre de productions qui ne seraient pas retenues pas nos partenaires habituels.»

Blockbusters lyriques

Il suffit d’aller consulter le catalogue des œuvres proposées pour constater l’ouverture de la palette lyrique, chorégraphique, symphonique et pédagogique. A côté des anciennes productions enregistrées de La Traviata, de Carmen et du Trouvère, ou de la Flûte enchantée (lire ci-dessous), qui sont les dernières œuvres ajoutées à la trentaine de pièces de la liste, Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch, dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski, ou le concert dédié au compositeur Georges Aperghis de l’Académie de l’Opéra étoffent le fonds de blockbusters lyriques.

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Les tarifs font rêver. Rejoindre l’Opéra de Paris, virtuellement mais grâce à des réalisations télévisuelles de haut niveau, est à portée de bourse. Entre 7,90 et 11,90 euros, il est possible d’assister à un opéra d’exception. «Le Metropolitan Opera de New York avait lancé les retransmissions en direct au cinéma il y a plusieurs d’années, et cela a été repris par d’autres scènes avec succès pour un prix allant de 15 à 30 euros, rappelle Martin Ajdari. Nous avons étudié des tarifs en fonction d’une situation de visionnage plus contrainte et moins immersive, sur écran domestique. Mais également pour toucher un nouveau public.»

Enjeu pour l’avenir

La situation sanitaire a poussé l’institution française à imaginer d’autres issues pour sortir de l’impasse. «Les diffusions payantes constituent un enjeu majeur pour l’avenir, soutient le directeur adjoint de l’ONP, à condition de pouvoir fidéliser l’audience en assurant une régularité de nos offres. A l’Opéra de Vienne, une démarche de cette nature a été engagée juste avant la crise. Et il y a fort à parier qu’il faudra, même après la réouverture des salles, pouvoir répondre aux nouvelles pratiques culturelles du public.»

Pour cela, la vision à long terme implique une véritable réflexion. «L’investissement dans des moyens permanents de captation interne plus automatisés, avec des caméras fixes mais légères, représente une voie d’avenir. Cela permettrait de systématiser les enregistrements en recourant à des équipes plus agiles, dont celles de l’Opéra. Nous allons devoir nous adapter si nous voulons que l’Opéra vive et se développe.»

En attendant, que trouve-t-on sur L’Opéra chez soi? Une trentaine de propositions maison, où, après les opéras populaires cités plus haut, le ballet La Bayadère remporte la mise avec 13 000 actes d’achat sur les 20 000 enregistrés au total, toutes disciplines confondues. Quant au gala d’ouverture, présentant l’ensemble des danseurs de l’ONP, il a suscité 120 000 vues entre les mécènes ou sponsors et le grand public, habituellement éloigné de cette manifestation.

Le cercle vertueux de cette nouvelle expérience attise-t-il le désir de poursuivre l’aventure en augmentant les productions inédites? «Probablement, lorsque nous aurons des résultats plus complets et fournis, estime Martin Ajdari. Pour l’instant, les retours de nos partenaires sont très positifs. Tant que le covid nous l’impose, les captations s’avèrent indispensables. Même comme aboutissement unique du travail de répétition des artistes, et même si cela ne remplace pas le contact direct avec le public. Après, ce que nous espérons tous, c’est de développer la complémentarité et l’enrichissement de l’offre audiovisuelle en ligne, en conjuguant l’accès payant pour rémunérer le travail de production artistique et la gratuité pour certains contenus.»

Actuellement, le fonds d’enregistrements télévisuels de l’ONP, baptisé «3e Scène» et qui offre gratuitement une vingtaine de réalisations de grands artistes autour de sujets en rapport avec l’opéra, constitue déjà un beau panel à disposition. A découvrir sans modération.

www.chezsoi.operadeparis.fr


Une belle «Flûte» sylvestre

Robert Carsen est un rêveur. Les relectures extrêmes et les détournements de sens ne sont pas sa tasse de thé. Sa mise en scène de La Flûte enchantée de Mozart en est un exemple. L’esthétique et la poésie dominent, loin de toute interprétation maçonnique, psychanalytique ou sociologique. C’est la nature, la vie et la mort qui dictent leurs lois.

Une forêt somptueuse, source de peurs et d’émerveillement, traverse chaque saison et tisse en fond de scène la trame frissonnante des épreuves à affronter. Le retour au printemps après l’hiver figure bien le cheminement de la vie sur le terreau de la mort.

Tamino et Pamina? Jeunesse innocente de blanc vêtue, pieds nus dans l’herbe verte. Papageno, sac à dos et bonnet d’ado vissé sur la tête, se voit privé de parole par les trois dames endeuillées, sur un simple clic de télécommande. Quant aux oiseaux qui envahissent les arbres, ils racontent la légèreté et la liberté de l’amour naissant.

Exhausteurs de sensations

La signature est là: simplicité, beauté classique et modernité discrète. Les sens sont en éveil, jusque dans l’oubliette garnie de cercueils, où le rai de lumière zénithale et l’ambiance glaçante agissent comme des exhausteurs de sensations. Dans cet univers filmé au plus près, la direction un peu compassée de Cornelius Meister ne met pas toujours en valeur la pulsation qui anime les cœurs et les esprits.

Mais la distribution révèle de formidables interprètes où le Papageno joueur et bien timbré d'Alex Esposito et son élue pimpante (Mélissa Petit) accompagnent la Pamina fraîche et charnelle de Julie Fuchs, le clair Tamino de Cyrille Dubois, la Reine de la nuit brillante et lumineuse de Sabine Devieilhe, le Sarastro profond de Nicolas Testé et le Monostatos inquiétant de Wolfgang Ablinger-Sperrhacke. Un plateau convaincant pour une Flûte séduisante.

Disponible sur L’Opéra chez soi jusqu’au 21 février.