Culture

Une sculpture singulièrement détonante

Un bel exemple d'art social et politique.

Dire de quelqu'un qu'«il n'a pas découvert la poudre», c'est insinuer qu'il n'est pas très futé. Ajouter qu'«il n'a surtout pas inventé celle qui pète deux fois», c'est le charger d'une débilité sérieuse. Tel fut ce qu'il advint à Paul Wulf (1921-1999), interné à l'âge de 11 ans dans un asile pour malades mentaux. Dès 7 ans, il avait été placé dans un home, l'appartement de ses parents étant trop petit pour accueillir quatre enfants.

Fluet et têtu, Paul était à l'opposé du costaud obéissant que le grand Reich désirait. Considérant que des sous-hommes comme lui ne devaient pas avoir de descendance, il fut stérilisé contre son gré, à l'hôpital de Paderborn, cité voisine de Münster, sa ville natale. C'était en mars 1938, le lendemain de l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne. «Alors que tout le monde levait le bras en hurlant Sieg Heil, Sieg Heil, dira-t-il, le couteau de l'annihilation s'enfonçait dans ma chair.» Il était dans sa seizième année.

Paul Wulf vivra encore soixante ans et ne cessera de trouver motifs à indignation. A partir de 1949, il s'escrimera trente ans durant contre la République fédérale d'Allemagne, à coups d'assignations et de pétitions, pour obtenir la reconnaissance des torts infligés par l'Etat. Une cour de justice lui accordera finalement réparation. Il sera le symbole d'une infamie enfin reconnue, celle des 350000 personnes qui subirent une stérilisation forcée sous le régime nazi.

Mensonges politiques

L'artiste allemande Silke Wagner (née en 1968), dont les œuvres plaident pour les démunis et les faibles, contre les injustices et les aberrations, a placé devant l'Hôtel de Ville de Münster une effigie de Paul Wulf. De 3,50 m de hauteur, son corps sert de colonne d'affichage. Où sont collés des éléments de la vie de Paul Wulf, des exemplaires de ses pamphlets, des affiches des expositions qu'il organisait. Sur l'une d'elles, ce petit mot d'un enfant: «Liebe Mutter! Chère Maman! Ich bin gesund und fühle mich gut. Je suis en bonne santé et me sens bien.» Billet validé par le tampon de censure du KL Auschwitz... Paul Wulf voudra comprendre comment, depuis la République de Weimar, la montée du nazisme et comment même par lasuite les gens ont pu être dupés par les mensonges politiques et les intégrer. Il compilera les archives d'Etat. Ce qui lui donna du grain à moudre. Et lui permit d'allumer quelques feux lors des protestations estudiantines de 1968 puis lors des grandes marches antinucléaires. Il en sera une figure emblématique.

Sur l'effigie à sa ressemblance, ses révélations et admonestations continuent de péter à la figure des gens. Les passants s'arrêtent, lisent, attentivement. Silke Wagner, tout au long de la manifestation renouvellera les thématiques abordées (l'histoire de la mouvance squatter à Münster, la censure dans les années 1970, le mouvement antinucléaire) par Paul Wulf. Celui-ci fut décoré en 1991 de l'Ordre du mérite de la République fédérale d'Allemagne. Peut-être pour sa poudre à détonations multiples. Comme l'art d'aujourd'hui.

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