Livres

Une semaine sans sortir de l’univers des aéroports racontée par Bruce Bégout

Penseur de la modernité, Bruce Bégout fait un voyage paradoxal dans ces non-lieux

Philosophe, écrivain, observateur de la vie urbaine, Bruce Bégout entreprend, en 2018, un «voyage paradoxal», quasi oulipien, qui le mène pendant une semaine d’aéroport en aéroport, sans jamais mettre le pied dans les pays où il atterrit. Une entreprise qui rappelle celle de Rinny Gremaud. Dans Un Monde en toc (Seuil, 2018), la journaliste relate un tour du monde tout aussi frustrant: un mois en ne fréquentant que les malls. Aéroports et centres commerciaux: deux emblèmes de la modernité. Si le livre de Rinny Gremaud oscille entre le reportage et le récit personnel, celui de Bégout est moins incarné, recueil de brèves chroniques et de réflexions sur la fluidification du monde.

Dans la littérature ou le cinéma, les aéroports ne sont le plus souvent que des passages, des non-lieux où rien ne peut advenir qu’une catastrophe ou une épiphanie, l’arrivée d’une star, par exemple. En phénoménologue, Bégout a cherché à casser cette image. Il a «habité» ces endroits où nul ne vit, il y a dormi, mangé, lu, médité, il s’y est promené et ennuyé, et, surtout, il a observé, cherchant des «profondeurs inconnues» dans ces lieux jugés superficiels mais «chargés d’émotions».

Dépersonnalisation

Très peu de portraits donc, dans ces tableaux, et encore moins d’états d’âme, à peine un instant de solitude, mais des notations fines sur le déplacement et sur nos comportements grégaires. Premier constat: lors des étapes à Bordeaux, Amman, Bangkok ou Amsterdam, le voyageur n’est jamais dans aucune de ces villes mais dans un lieu neutre. Seul l’aéroport d’Istanbul offre un caractère de souk qui évoque le pays alentour.

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Autre constat: les usagers, si préoccupés en général de leur individualité, acceptent ici la dépersonnalisation et se soumettent à des règles de plus en plus contraignantes, égales pour tous, parce qu’elles sont la condition de leur sécurité et de la réalisation de leurs projets. Ces contraintes engendrent pourtant une frustration larvée, enfouie sous «l’exaltation du départ», mais qui éclate parfois en «colère d’aéroport» pour une valise égarée ou un vol retardé.

Désirs sournois

Autre paradoxe, si la majorité des voyageurs accepte de refouler la peur de la catastrophe, celle-ci ressurgit en désirs sournois de voir un accident perturber l’ordre imposé. De savoureux passages sur les infamantes cabines pour fumeurs, sur les bruits ambiants qui contrastent avec le silence des «lieux de prière», sur les architectures à la De Chirico et sur les distinctions sociales rétablies grâce aux espaces VIP.



Essai
Bruce Bégout
En escale
Chroniques aéroportuaires
Philosophie Magazine Editeur, 160 p.

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