Mais qui es-tu, Prince, qui culbute la nuit? Il est 2 heures du matin, hier. La rumeur travaille Montreux, après un concert officiel de deux heures et demie à l'Auditorium Stravinski. Il semblerait que le saint mauve passe par le Montreux Jazz Café, petit club tardif, gratuit, que les divas reprennent l'habitude cette année de fréquenter. Dans la salle qui se remplit, l'attente dure. La chaleur broie. Et puis, c'est le branle-bas. La porte s'ouvre.

Prince qui, oui, est minuscule malgré les talonnettes enfilées en des pantalons longs, s'avance sous parapluie. Les hommes de main en cravate éloignent les assaillants potentiels (avec téléphone portable, la menace la plus concrète). Prince a le chapeau noir de biais, un col à l'italienne, un costume sable, son amie ressemble à une actrice de «tele novelas» carioca. Nobs, dans un coin, éponge ses sueurs froides. Il contrôle d'un geste la bouteille qu'on amène au vrai patron de la nuit. John Scofield, un guitariste héros, qui a joué avec Miles Davis, tient la file pour rencontrer la star. Mais Prince n'accorde plus d'audience. Il a l'œil, grisé, sur le public en contrebas. Certains pensent qu'il s'en fiche. Il ne songe qu'à cela. A cette rencontre avec Montreux qui doit se prolonger. A la foule qui l'exhorte. Il demande que son nouveau disque soit diffusé. «Je t'aime mais pas autant que j'aime ma guitare.» Préambule au concert confidentiel.

xMorsures de l'aubeQuarante-cinq minutes de récital gratuit, improvisé, qui donnent le sentiment d'habiter l'histoire. Le groupe au sommet de son autonomie; Prince, fait rare chez les êtres solaires, ne craint pas la lumière des autres, il tend son microphone au saxophoniste, longtemps, pour des soli roués. Et lui, lui qui décide de racheter l'honneur de Sly Stone. Il chante «Don't Call Me Nigger, Whitey». D'un funk miné qui vous renvoie à des brûlures qu'on n'a pas connues. Le nain mastoc qui lui sert de protecteur tente d'arrêter les photographes. La chose ne peut être divulguée. Elle concerne les quelques centaines de personnes qui ont résisté jusqu'à 4 heures du matin. Elle concerne la légende de Montreux. On dit que Nobs ressasse sans cesse les mêmes anecdotes pour prouver que son festival n'appartient pas au tout-venant. En voilà une neuve. Dont il pourra se servir. Prince qui se défile après un morceau. Retourne à son balcon. Et ne peut plus tenir depuis sa rambarde qu'il enjambe. Il redescend. Parce qu'il est né pour cela. Satisfaire les désirs d'autrui.

Dans l'après-midi, déjà, rien n'était plus évident que l'urgence de ce concert. Des billets arrachés, cotés comme des chevaux de course, 500 francs, 300, le quotidien parieur du marchand noir. Et puis ces portes qui ne veulent pas s'ouvrir. Des annonces faites dans les haut-parleurs pour calmer les pressés. Mathieu Jaton, secrétaire général du festival, a peur. On lui transmet des informations au compte-gouttes. Les Américains donnent les ordres. Pas de photos, pas d'écran géant, pas d'enregistrement. Prince est arrivé de Minneapolis dans son avion privé. On n'en sait guère plus. Sauf cette imperceptible sensation que le chanteur n'ira pas ici par quatre chemins. Celui du jazz, parce qu'il croit débarquer en son temple européen. Personne ne le détrompe. Dans l'Auditorium, finalement, les fanatiques prennent des notes; les haut-parleurs crachent Planet Earth, le nouvel album, qu'ils n'ont pas encore entendu. Le lendemain, les blogs seront assiégés par les descriptifs du disque livré en primeur.

xJazz paradeEt c'est depuis la fosse que l'affaire s'ouvre. Un cortège de Nouvelle-Orléans, tromboniste hurlé, trompette limée, qui traverse le parterre. «Oh When The Saints Go Marching In». S'il faut commencer, autant partir du début. Du jazz, la remontée du fleuve, dit quelqu'un, le Mississippi jusqu'à Chicago. Prince chante le blues. Une veste au col maousse, le panama aux bords retroussés. Il est maquillé de blanc, comme les courtois de Louis XIV, avec une mouche naturelle. Chaque geste qu'il entame a longtemps été peaufiné sur les scènes du monde, devant des femmes difficiles et des mondanités rares. Il tourne sur lui. S'appuie sur la colonne d'amplificateurs - position de détective en noir-blanc. Vingt minutes de jazz. Duke Ellington, «It Don't Mean a Thing if it Ain't Got Swing». Une version Kenny Clarke de «Invitation». Plus tard, Louis Armstrong, «What a Wonderful World», en version instrumentale. Prince admet des filiations, autant qu'une suprématie. Sa guitare, qu'il jette négligemment à un associé quand il l'a épuisée, sert de muselière aux sceptiques. Comme l'orgue, qu'il investit parfois. Homme-orchestre qui dirige les ébats d'un doigt dressé.

Ils veulent des tubes. Il leur en donne. Très vite «Girls & Boys» et puis «Purple Rain», vite emballé pour qu'on ne doute pas d'en avoir pour son argent. Sa voix comme son visage ne vieillissent pas; il s'appelle encore le Kid avec cette impression dont il joue de toujours pour vous faire les cornes. «Montreux, I love you», pour qu'on cède. Il envoie son saxophoniste vers une groupie: «Satisfais cette femme.» La démonologie classique du delta, avec ces mecs qui menacent l'autre sexe. Prince joue sur les canons de la pornographie, autant que de l'érotisme. Manche en l'air. Personne n'est dupe. Chacun plie. Jamais vu un mec qui sache si bien entortiller son auditoire. Justin Timberlake, à côté, c'est Charlie Oleg. Presque cinq mille personnes qui se demandent à chaque détour, à chaque éclipse de Prince, si le show ne va pas refroidir. Et qui s'en repentent cinq secondes plus tard.

xDéjà fini?C'est trop court. Il en faut encore. «La nuit sera longue», avait prédit la pythie en chemise blanche. «Come Together» des Beatles, ajusté comme une symphonie soul. Il essaie deux minutes d'une relique, «Take Me With You», qu'il interrompt légèrement déçu que la salle n'en maîtrise pas la moindre inflexion. Alors, «Guitar», son ultime bafouille sur un riff glaçant. Prince aimerait que, dans dix ans, on lui demande «Guitar» plutôt que «Nothing Compares 2 U». Il lui reste «Little Red Corvette», initié seul. Et puis «Sometimes it Snows in April», qu'on aimerait faire durer. Deux heures et demie qui comptent. Beaucoup de chansons qui marquent une vie et un peuple. Ceux qui rentrent déjà le regrettent encore. Au tréfonds de la nuit, dans les entrailles du Montreux Jazz, un Prince s'apprête à venir encore.