Une Slovénie en terre argentine

Genre: Roman
Qui ? Brina Svit
Titre: Visage slovène
Chez qui ? Gallimard, 154 p.

«La sagesse est cosmopolite», lit-on en épigraphe du roman-reportage de la Slovène Brina Svit. Et c’est effectivement en prenant appui sur cet aphorisme de Cioran que Visage slovène trouve matière à discussion: en filigrane, il apparaît que le déplacement peut générer une pulsion introspective, encourager à la remise en question. Et l’exil, qui donne lieu au mariage des cultures et des langues, a une façon bien à lui d’empêcher le savoir d’être fixé à un lieu, ou pire, d’être affilié à une patrie.

Et si tous les émigrés n’ont pas ce discernement – ou pas immédiatement –, ils n’en sont pas moins vibrants d’histoires. Ainsi en va-t-il des hommes et des femmes que rencontre et interroge Brina Svit. Dans son huitième livre (son sixième en français), l’auteure se propose de composer l’étonnant portrait de la communauté slovène établie à Buenos Aires. Ses membres, issus de familles émigrées en Argentine après la Seconde Guerre mondiale, façonnent un petit monde qui, 60 ans durant, s’emploie à consolider une réalité qui lui est propre.

Une histoire de Slovènes argentins racontés en français par une Slovène établie à Paris. On est en droit de se demander de quelle manière ce réseau de langues et de nationalités est susceptible de nous toucher. On est surpris, pourtant, de se prendre au jeu. L’attention se porte sur le quotidien d’une communauté spécifique bouillonnant de vie et de passé.

Le ton est d’ailleurs d’emblée chaleureux, le texte dynamique, porté par quelques formules orales qui soulignent le lien personnel de l’auteure avec son sujet. Sur le mode du collage, par discours et histoires rapportés, collectionnés puis réordonnés, Brina Svit raconte ses rencontres avec les descendants de ces premiers émigrés. Elle les photographie pour donner du relief à leur témoignage – le visage aussi est fait de passé. Clin d’œil littéraire, le livre est en outre ponctué d’épisodes de la vie de Witold Gombrovicz. Le grand écrivain polonais, échoué en Argentine au début de la guerre, offre un miroir dans lequel l’auteure se reflète.

Mais surtout, il est question de la bulle identitaire de ces 10 000 Slovènes ayant fui leur pays à la fin de la guerre. Ils ont un passé de domobranci pour les uns, de partizani pour les autres – soit de collaborateurs du fascisme ou de résistants. Tous rejoignent la promesse des terres argentines, puis recréent à Buenos Aires une Slovénie immuable, autonome, qui s’émancipe de son modèle européen, puisque jamais cette Slovénie-là ne connaîtra le communisme.

Et les Slovènes argentins de rêver «garder leur identité, leur langue, leur culture, autrement dit leur visage slovène, envers et contre tout, le plus longtemps possible». Il faudra en effet attendre longtemps, près de deux générations, pour que ce nationalisme décalé éclate. De la friction de deux mondes naît alors la fascination de l’autre, une culture riche et curieuse, affamée de diversité.