opéra

Une toile sonore aux éclats visuels

Adapté du célèbre conte de Saint-Exupéry, «Le Petit Prince» du compositeur français Michaël Levinas tient ses promesses à l’Opéra de Lausanne. La mise en scène de Lilo Baur, dans des décors et costumes colorés de Julian Crouch, est une réussite

Critique: «Le Petit Prince» à l’Opéra de Lausanne

Une toile sonore aux éclats visuels

On sort ébloui de ce Petit Prince à l’Opéra de Lausanne. Rarement une mise en scène (signée Lilo Baur) a aussi bien servi une œuvre de musique contemporaine. La splendeur des décors et des costumes (Julian Crouch) vaut à elle seule le déplacement. Et la musique de Michaël Levinas traduit la part d’onirisme du fameux conte de Saint-Exupéry, adapté pour la première fois à la scène lyrique. Autant dire un défi intimidant.

Le compositeur français savait qu’il s’attaquait à un monument de la littérature enfantine – encore qu’il s’agisse d’un livre à la portée universelle. Il n’a pas cherché à se mettre à hauteur d’enfant. Sa musique développe une vocalité contemporaine, plus narrative que lyrique. L’orchestration, centrée autour d’un piano et de claviers numériques, est riche et évocatrice. Certains sons sont traités électroniquement. Il y a une couleur spectrale dans cette partition, aux sons diffus, résonants, parfois distordus, qui repose sur des motifs récurrents. On frôle par moments l’excès dans la répétitivité, mais c’est ce qui crée par ailleurs un climat lancinant.

Le motif de la chute – chute de l’avion, chute du monde – est omniprésent. Du reste l’opéra commence dans les airs. L’Aviateur doit faire face à une panne de moteur (que l’on entend dans la musique). Son engin finit par chuter dans le désert. Et c’est là que, revenu à lui-même, celui-ci tombe sur un «petit bonhomme» venu d’une autre planète.

Leur rencontre débouche sur les premières pages célèbres du livre: «Dessine-moi un mouton!» Chez Michaël Levinas, la proximité entre l’Aviateur et l’enfant aux cheveux blonds prend une tournure émotionnelle. Assis côte à côte, ils s’émerveillent des couchers de soleil (très belles lumières de Fabrice Kebour). Le spectacle prend son véritable tempo dans la deuxième partie – la première faisant un peu du surplace, avec quelques longueurs.

Le meilleur se situe dans la galerie de personnages accompagnés de vignettes musicales (le Roi, le Vaniteux, l’Ivrogne, le Financier, l’Allumeur de réverbères…), prodigieusement incarnés par Benoît Capt et Alexandre Diakoff. Et Rodrigo Ferreira personnifie avec beaucoup d’aisance le Renard (oscillant entre voix de tête et voix de poitrine) et le Serpent (splendide costume!).

La partition de Michaël Levinas ne craint pas un ton naïf. Elle recèle une dimension illustrative, avec des échos à d’autres partitions du genre (comme L’Enfant et les sortilèges de Ravel). Mais elle ne verse jamais dans la facilité. Elle crée son propre univers, moins bavard que celui des Nègres, autre opéra de Levinas.

Jeanne Crousaud (le Petit Prince) et L’Aviateur (Vincent Lièvre-Picard) relèvent le défi de chanter dans des tessitures diablement escarpées. Le chef Arie van Beek règle les enchaînements d’un tableau à l’autre avec beaucoup de fluidité, à la tête d’un Orchestre de chambre de Genève aux sonorités tour à tour mordantes et chatoyantes. L’opéra se termine sur une note de gravité, teintée d’une mélancolie inconsolable.

«Le Petit Prince», de Michaël Levinas, à l’Opéra de Lausanne. Jusqu’au 12 nov. www.opera-lausanne.ch. Au BFM de Genève, du 6 au 10 janvier 2015. www.geneveopera.ch

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