Impossible, la modernité, dans les programmes symphoniques? Non. La preuve? Alors que l’OSR fête ses 99 ans ce 30 novembre, l’orchestre fondé par Ansermet renoue avec une de ses missions: s’inscrire dans son temps tout en arpentant le répertoire classique. Mercredi soir, le Victoria Hall était presque plein pour un programme entièrement dévolu aux XXe et XXIe siècles. Une gageure quand on connaît la moyenne de fréquentation des soirées contemporaines.

A l’affiche, donc, la modernité. Classique en première partie puisque Debussy, Stravinski et Bartók ouvrent les feux. Et de quelle manière! Sous le geste enrobant, solide et très «parlant» du compositeur Peter Eötvös, l’orchestre se déploie. D’abord en phase d’adaptation, la Danse pour orchestre «Tarentelle styrienne» de Debussy prend du temps à se rassembler, entre quelques attaques imprécises ou polyrythmies un peu bancales. C’est que l’approche du chef ne donne pas dans l’irisation ou la transparence, mais dans la chair du son, les effets de mouvements et d’affrontements sonores.

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Avec Le Chant du rossignol de Stravinski, on aborde les rives d’une véritable épopée, sculptée à bras-le-corps dans un swing impressionnant. La narration est droite et avance dans un flux brûlant. Peter Eötvös fait tout entendre dans une masse orchestrale compacte. Son oreille de compositeur valorise l’ensemble et les détails (les solos de flûte de Loïc Schneider et de trompette d’Olivier Bombrun, magnifiques, ou les interventions de Svetlin Roussev, un rien trop vibrantes).

Dans Le Mandarin merveilleux de Bartók, les rênes sont tenues serrées, les arêtes sont nettes et l’articulation claire. Tout pulse, les lignes chantent, les impulsions bousculent et le lyrisme du ton attise des instruments (superbe clarinette de Dmitry Rasul-Kareyev!) comme fondus dans la masse d’un métal lourd.

Par trois fois...

Avec Multiversum en deuxième partie, Peter Eötvös entraîne musiciens et public dans une odyssée spatiale où la vibration domine, de l’infra à l’ultrason. Captivante, la partition ouvre des espaces temporels à la fois dilatés et comprimés, entre les ondulations de l’orgue Hammond (Laszlo Fassang), les éclats virulents de l’orchestre réparti en trois «dimensions» et les piliers d’un univers sans fond: l’orgue (Iveta Apkalna).

Œuvre très spectaculaire autant que spectrale, Multiversum pourrait être plus courte et moins affecter la sensibilité auditive. Mais ce serait l’éteindre et casser le rythme ternaire de cet hommage à Boulez, qui par trois fois entend trois petites cymbales antiques tinter à trois reprises pour clore chaque partie de l’œuvre. Le diable est dans les détails…