Livres

Une tragédie, ça se chante

L’historien Claude Calame remonte aux sources de la tragédie antique et la ressuscite en une forme d’art total

Une tragédie, ça se chante et ça se danse – n’en déplaise à Aristote, à Racine ou à Schiller. Tel est, résumé au-delà du raisonnable, le postulat qui guide Claude Calame dans l’écriture de son dernier livre, La Tragédie chorale. Poésie grecque et rituel musical, paru chez les très estimées Editions des Belles Lettres.

L’auteur – directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris et (entre autres) ancien professeur à l’Université de Lausanne – livre ici un texte que d’aucuns qualifieront de trapu (il est conseillé de posséder quelques éléments de narratologie ou de philologie pour en suivre correctement le fil) mais qui a l’insigne avantage de nous amener à faire décanter notre vision des formes de l’expression humaine: il s’agit en effet ici d’apprendre à se déshabituer de notre canon du tragique pour remonter à la tragédie considérée (et exécutée) comme performance dans son milieu originel – l’Athènes du Ve siècle av. J.-C.

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Pour ce faire, Claude Calame commence par tordre le cou (avec respect mais fermeté) à nos habitudes, héritées d’une tradition aristotélicienne (celle de la Poétique) remodelée par le romantisme puis par Nietzsche: on ne peut, si l’on souhaite en retrouver une saveur originelle grecque, réduire la tragédie à un type d’action ou de personnage – quoi qu’en dise Racine dans la préface de Bérénice: «[…] il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie».

Performance pluridisciplinaire

Claude Calame, lui, fait retour aux témoignages qui détaillent les conditions d’organisation des tragédies dans le cadre des célébrations de l’époque (les Grandes Dionysies par exemple); or ces textes mettent fortement l’accent sur le fait que ces représentations sont à la fois une «pratique rituelle» et une «pratique musicale chantée et dansée» (p. 91). La tragédie grecque prend dès lors une ampleur nouvelle: elle est une performance pluridisciplinaire, et elle est une forme de culte.

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Elle est donc également susceptible, entre autres en vertu de sa dimension religieuse, cultuelle, d’entretenir avec son public des rapports différents de ceux que nous avons l’habitude d’entretenir avec ce que nous appelons tragédie. C’est à partir de cette question que se déploie le second pôle majeur de cet ouvrage: Claude Calame se livre à une analyse extrêmement serrée du rôle du chœur, ce médiateur entre la scène et le public, dans trois grandes tragédies: Les Perses d’Eschyle, l’Hippolyte d’Euripide et l’Œdipe roi de Sophocle.

On n’entrera pas ici dans le détail des terminologies. Mais ce que le livre parvient à montrer, c’est toute la complexité, aujourd’hui peut-être oubliée, de ce que ce chœur exprime: il explique ce qu’il se passe sur scène, il met en mots (et en notes!) les émotions que l’intrigue fait naître, et il se désigne en tant que protagoniste à la fois de ce qui se joue et de ce qui peut se nouer avec l’auditoire. Et c’est peut-être bien en cela que ces tragédies de l’aube nous ramènent au rêve toujours renouvelé d’un art engageant.


Claude Calame, «La Tragédie chorale. Poésie grecque et rituel musical», Les Belles Lettres, 258 p.

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