Culture

Une vie pour dessiner Rome

Rue par rue, Gilles Chaillet a reconstitué la ville de Rome telle qu'elle se présentait en 314 après J.-C. A l'occasion du Festival de BD de Sierre, rencontre avec un topographe habité.

C'est un travail de bénédictin. Ou, plus exactement, de Romain: l'auteur parisien de bandes dessinées Gilles Chaillet, 58 ans, vient de publier, dans l'écrin d'un gros livre et en poster, un gigantesque plan dessiné de la Rome antique telle qu'on pouvait la découvrir en 314 après J.-C. Reconstitué rue par rue, monument par monument, maison par maison, et commenté comme une promenade dans le temps et dans l'espace, c'est l'aboutissement d'un projet qui l'habite depuis sa petite enfance. Cette impressionnante réalisation ne pouvait être absente du prochain Festival de Sierre, qui se tient la semaine prochaine, du jeudi 10 au dimanche 13 juin, justement sur le thème «Architecture et bande dessinée», et qui présente notamment une exposition sur les édifices de l'Antiquité, autour de l'œuvre de Jacques Martin et de ses collaborateurs.

A 9 ans donc, le petit Gilles annonce crânement à ses parents qu'il allait reconstituer Rome. D'accord, lui répondent-ils, quand tu auras fini tes devoirs. Mais ce n'est pas une parole en l'air. A cette époque, Chaillet découvre dans le journal Tintin les aventures d'Alix, le jeune héros gaulois romanisé, créé par Jacques Martin en 1948. Sa décision est prise: quand il sera grand, il fera de la bande dessinée. Ajoutés à cette révélation, les souvenirs et cartes postales ramenés par une parente d'un voyage à Rome, et les premiers cours d'histoire autour de César et Vercingétorix, renforcent sa passion: «Un rêve immense s'est installé en moi», souligne un demi-siècle plus tard l'obstiné arpenteur de la Ville éternelle. Car ce plan, aussitôt dit, aussitôt fait, il l'a réalisé. Il s'est ensuite perdu, peut-être dans le poêle à charbon de la maison, mais il en a dessiné d'autres versions successives, commençant déjà à se documenter dans la mesure de ses moyens, et il a conservé une réalisation tout à fait honorable faite entre 13 et 14 ans.

Sitôt son bac philo en poche, Chaillet entre, grâce à une relation, chez Dargaud pour un stage d'un mois. Il y restera douze ans, travaillant entre mille autres choses avec Albert Uderzo, dessinant Astérix et Idéfix pour des supports publicitaires et des albums pour enfants. Mais il n'oublie pas son grand œuvre: un premier voyage à Rome à 19 ans le fascine et sera suivi par bien d'autres, et le jeune homme devient un assidu de l'Institut d'art et d'archéologie de Paris, dont il écume la documentation, tout en restant un autodidacte, tant en histoire qu'en architecture.

En 1976, il est choisi par Jacques Martin (son «maître absolu») pour reprendre le dessin de la série Lefranc, mais pas question alors de toucher à Alix. Il crée donc plus tard Vasco, un jeune banquier italien entreprenant du Moyen Age. Mais quand, en 1989, Jacques Martin lance une collection d'ouvrages sur les sites antiques, il confie les deux volumes sur Rome à Chaillet.

Les Voyages d'Alix ne sont pas des bandes dessinées, mais une approche par la photo, le texte et de somptueuses reconstitutions dessinées avec, ce qui n'était pas évident à l'époque et a fait grincer bien des dents, toutes les couleurs oubliées des monuments antiques.

Du coup, Gilles Chaillet accélère le rythme sur son plan: «C'était pour moi un pur bonheur, ma récréation du soir après avoir terminé mes pages de bande dessinée. Entre 1989 et 1993, la reconstitution est pratiquement terminée: tous les édifices, rues et jardins de la ville dessinés sur une surface de 3 m 25 sur 2 m, plus de 5000 heures de dessin, 3000 heures de mise en couleurs par ma femme… et trente ans de recherches non stop!»

Mais le projet va sommeiller une dizaine d'années dans ses cartons à dessins. Jusqu'à ce que Jacques Glénat s'emballe pour ce travail titanesque et décide de le publier. Chaillet rédige un texte léger, mais truffé d'anecdotes, de vie et d'allusions ravivant nos réminiscences historiques: «Je ne veux surtout pas me prendre pour un historien, ce que je ne suis pas…» Il prend le lecteur par la main pour le promener en compagnie d'un jeune provincial du Bosphore, Flavien Nicomaque, arrivant pour la première fois dans la capitale pour apporter un message à l'empereur Constantin.

Le choix de la date de 314 n'est pas intervenu au hasard: «C'est un tournant, et c'est l'année de l'érection du dernier grand monument païen de la ville, l'arc de triomphe de Constantin, note Chaillet. Il se situe juste à côté du Colisée, tous les touristes le connaissent et les lecteurs auraient été surpris de ne pas le voir si je ne l'avais pas dessiné. En 315 déjà, les premiers monuments païens sont démolis pour laisser place à des basiliques chrétiennes, comme Saint-Jean-de-Latran, sur l'emplacement du camp de la garde germanique. Je voulais rester dans la Rome païenne, mais à son apogée monumental. A cette époque, la ville était encore brillante, les monuments et les bâtiments anciens étaient souvent bien entretenus, et des villas luxueuses étaient construites, notamment sur l'Aventin et le Quirinal. Rome a encore vingt belles années à vivre, avant le transfert de la capitale à Constantinople, qui va entraîner le départ de nombreuses familles sénatoriales et de fonctionnaires derrière l'empereur, et la ville va commencer à se dépeupler progressivement. En 314, Rome compte environ un million d'habitants, ils ne seront plus que 15 000 au XIVe siècle. Ils ont d'ailleurs en horreur ces vestiges imposants, qui ont pour eux une origine satanique: ils vont s'acharner à les faire disparaître, les statues et les marbres finissent dans les fours à chaux et, quand on prend conscience de leur valeur à la Renaissance, il est souvent trop tard.»

Quelle est la fiabilité de ce plan? A reconstitution, Chaillet préfère le terme d'évocation. D'autant que les historiens ne sont pas toujours d'accord entre eux, et que des polémiques féroces divisent certains spécialistes. «Je pense que pour certains quartiers, comme le Forum notamment, je dois être extrêmement proche de la vérité et un Romain de 314 s'y retrouverait sans peine, estime Chaillet. Mais plus on va vers la périphérie, plus cela devient bien sûr incertain. On connaît à peu près l'emplacement de tous les monuments de la ville, mais c'est vrai que pendant longtemps, l'archéologie ne s'intéressait guère à l'architecture secondaire et ignorait complètement l'habitat quotidien. Malgré tout, on connaît très bien à peu près toute la voirie, les rues étant pavées, et on dispose de relevés précis du nombre de bains publics, de comptoirs d'huile, de boulangeries ou de lupanars par quartiers, ce qui nous permet de savoir s'ils étaient plutôt aristocratiques ou populaires. Et j'ai complété les recherches des archéologues par les dessins de la Renaissance ou les indications données par les descriptions des auteurs anciens, comme Horace, Sénèque, Martial, Juvénal et bien d'autres. Pour les très nombreux jardins, dont il ne reste pas de traces, je me suis servi des travaux formidables de Pierre Grimal, des peintures antiques, des descriptions de Pline le Jeune et des parterres de Pompéi, qu'on connaît bien puisque les racines de la végétation ont subsisté. Pour leur orientation, je me suis servi du fait que, dans bien des cas, sur le Janicule par exemple, des jardins existent toujours aujourd'hui à ces endroits, ce qui rend leur localisation plausible.»

Le dessinateur s'est notamment appuyé sur le Guide archéologique de Rome de Filippo Coarelli, «à l'heure actuelle le plus grand historien de la cartographie de Rome». Alors que Chaillet avait terminé son plan, le livre est sorti en traduction française (Hachette), remis à jour: «Du coup, j'ai reporté ces corrections sur mon plan. C'est là que j'ai réalisé l'incidence que ce travail a eue sur ma vue: je me suis alors aperçu que mes yeux s'étaient usés et que je ne parvenais plus à dessiner tous ces détails avec la même finesse qu'à l'époque où j'ai réalisé l'essentiel du plan.»

Gilles Chaillet: Dans la Rome des Césars, 210 p. plus plan dépliant, Glénat. Le plan existe aussi en 14 panneaux doubles en portfolio.

Publicité