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Une vie mise en vente

Dans «Petite Brume», Jean-Pierre Rochat cerne toute l’étendue d’un drame quotidien: celui d’un paysan acculé par ses créanciers, qui perd biens et bêtes

Unité de temps, de lieu et d’action: Petite Brume, la novella de Jean-Pierre Rochat, est bien une tragédie, silencieuse, banale, logique dans le monde des chiffres, des normes et des administrations. Acculé par ses créanciers, Jean Grosjean perd tout: ferme, terrain, forêt, tracteurs, outils, vaches, poules, chevaux. Le temps d’une vente aux enchères, sa vie s’efface. En une journée à peine, son existence bascule. On retrouve ici ce qui fait la force de l’écrivain du Jura bernois: une langue pour dire le monde paysan, pour dire nos liens avec le monde animal et végétal, la joie d’être dans l’intimité des bêtes et des plantes, et plus largement pour questionner les notions de liberté, de conventions, de rendement, de bonheur.

Mise à sac

Une journée: le drame est entièrement resserré sur cette vente aux enchères qui a lieu dans la ferme même de Jean Grosjean, le narrateur. La violence de l’opération se déploie ainsi sur plusieurs niveaux. L’agriculteur se retrouve dans la position de l’hôte qui doit accueillir ses bourreaux. La mise à sac de son existence est camouflée par les atours de fête de l’événement. Musique et saucisses, des cigares même sont prévus pour épater les acheteurs venus d’Appenzell. Un Monsieur Loyal, l’inénarrable Elias Schwarz, mène la vente-spectacle, toute sono et vulgarité dehors tandis que défilent d’abord les outils, des plus petits ou plus grands. Puis les bêtes.

Cirque triste

Et la violence ici tient dans le décalage, de plus en plus insoutenable pour le narrateur, entre la vente qui ne tient compte que des chiffres (taille, âge, rendement) et les liens (émotionnels, relationnels, vitaux). Les bêtes, jusqu’au bout, obéissent à leur maître pour faire cette dernière danse sur la piste du cirque triste. Leurs yeux témoignent qu’elles ont compris. Petite Brume est le nom du cheval de Jean Grosjean, son cheval complice. Il est le dernier sur la liste des biens mis en vente. Et le narrateur le sait, il ne supportera cette vente ultime.

Surgissement des souvenirs

Comme à son habitude, Jean-Pierre Rochat joue de l’oralité, des expressions toutes faites pour tisser une langue éclatée sur plusieurs temporalités, présent, passé, futur. Ce bouquet de sensations, censées être le flux mental du personnage, avancent comme l’eau qui se répand. L’auteur capte les battements de cœur, les sauts du rire aux larmes, l’abrupt surgissement des souvenirs (la vie familiale passée, la femme aimée, partie avec un autre; les étés au volant du tracteur). Sonné, hébété, le narrateur ne voit que le suicide comme issue. La vente aux enchères le met ainsi à nu et fait office de clap de fin. Tout au long de cette journée, il ne cesse d’attendre la fin de la vente et la sienne propre, hésitant sur la manière, avec ou sans arme. Comme un deus ex machina, Irina, l’assistante du bateleur Schwarz, aura le pouvoir de chasser les idées noires, du moins le temps d’une étreinte, inespérée, dans les foins.

L’auteur de Berger sans étoiles, d’Epilady, d’Hécatombe, de L’Ecrivain suisse allemand (Prix Dentan 2012) cultive l’art des formes brèves. Agriculteur lui-même, menant de front depuis plus de quarante ans écriture et élevage, il poursuit ici la peinture de personnages qui ont fait le choix du vivant et du lien.


Jean-Pierre Rochat, «Petite Brume», D’autre part, 112 p.

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