Genre: roman
Qui ? Gertrud Leutenegger
Titre: Matines de l’oiseleur
Traduit de l’allemand par Yves Guignard, avec la collaboration de Marion Graf
Chez qui ? Zoé, 188 p.

I l a fallu attendre une quinzaine de livres (tous publiés chez Suhrkamp en Allemagne, depuis 1975) pour qu’un texte de Gertrud Leutenegger paraisse en français. L’entrée dans cet univers très singulier se fait à l’envers, par le dernier titre: Matines de l’oiseleur (2008). Récit, conte, allégorie, le genre n’est pas désigné. «J’ai toujours essayé d’y échapper», dit l’auteure. Ses titres souvent brefs, elliptiques, éveillent des références mythologiques ou bibliques: Ninive, Méduse, Achéron, Pomona. Et ce Matutin qui renvoie à l’ordre du jour des couvents. «Ce sont plutôt des indications, des allusions, pas un programme», précise en souriant Gertrud Leutenegger. Elle a situé Matines de l’oiseleur dans une tour, un monument au bord d’un lac, la copie, par un architecte obsédé de ­rigueur, de ces tours qui servaient à attraper les petits oiseaux. Un lac entre deux montagnes, des palmiers, des hôtels, des églises baroques: on reconnaît Lugano. Mais, remplaçant l’hommage à Borromini conçu par Mario Botta pour les 400 ans du génial bâtisseur, un édifice fatal à la faune ailée, comme il y en avait beaucoup dans les forêts, dit l’auteure, qui a vécu une vingtaine d’années au Tessin, et qui aime ancrer ses récits dans le réel pour mieux s’envoler dans la fiction.

La narratrice a trouvé un emploi de gardienne dans cette tour. Les services municipaux lui imposent des règles très strictes et un régime monacal dans ce bâtiment ouvert sur l’eau et le ciel. Pour toute nourriture, elle reçoit une ration quotidienne de polenta fumante. A la tête d’une documentation exhaustive, la gardienne est supposée renseigner les visiteurs, dès l’aube et en détail, sur les pratiques cruelles des oiseleurs, les techniques de capture, les différentes espèces d’oiseaux. Pendant le mois que dure son contrat, la femme ne reçoit cependant qu’une personne. Il faut dire qu’elle s’ingénie à décourager les éventuels curieux. Victoria, celle qui vient occuper nuit après nuit le lit spartiate à l’étage, est une Péruvienne sans papiers, qui transporte toute sa vie dans quelques sacs en plastique et prétend travailler dans un des hôtels du quai. C’est là qu’elle aurait rencontré la gardienne, quand celle-ci y abritait ses amours. Mais se souvient-on du personnel de maison qui nous sert dans l’anonymat? Victoria représente le volet politique implicite de ce récit, figure de l’étrangère, de l’exil, de la précarité. Existe-t-elle vraiment? Elle finit par disparaître.

Oiseaux, végétaux, humains: «Je n’établis pas de hiérarchie dans le vivant», dit Gertrud Leutenegger, quand on relève le grand nombre d’animaux qui peuplent son récit. Taureaux, chèvres et condors de l’Altiplano, dans les récits de Victoria; oiseaux que protégeait le père de la narratrice dans son enfance; chat gardien de la tour, mangeur de merles; et tous ces insectes qui se brûlent dans le feu des projecteurs, et dont le secrétaire de commune se fait l’avocat. Etrange personnage que cet homme prêt à transgresser les règles strictes de la tour en faveur de la gardienne. Est-ce lui qui a infligé à cette femme le chagrin d’amour dont elle peine à se remettre? Ou est-ce l’inquiétant architecte qui l’observe de loin? Il flotte dans cette tour un climat d’incertitude et d’inquiétude, en dépit, ou à cause, de la proximité de la nature et du caractère carcéral ou conventuel du lieu. «J’aime que les choses soient juste esquissées, au lecteur de décider», dit Gertrud Leutenegger, qui a aussi peuplé son récit de rêves.

Elle-même a étudié la mise en scène, a été assistante à Hambourg, avant de renoncer au théâtre au profit de l’écriture. Elle a passé plusieurs mois au Japon à étudier les liens entre les formes traditionnelles du nô et du kabuki et l’avant-garde. Matines de l’oiseleur garde des traces de son enfance schwyzoise: les cerises de Lauerz que la mère mettait en bocaux, la machine à écrire du père, la figure de magicien du Yenisch Graf. Est-ce elle, la petite fille qui traverse tout le livre? Le charme mélancolique qui émane de ces matines ne se laisse pas expliquer. Y a-t-il quelque chose de mystique dans la démarche? Même si son livre préféré est La Forteresse intérieure de Thérèse d’Avila, la question fait sourire Gertrud Leutenegger: «Rien d’ésotérique, en tout cas. Tout est toujours fondé sur du concret.» Les lecteurs de Jean-Marc Lovay s’amuseront à retrouver dans ces Matines des citations et des atmosphères tirées de son œuvre. Mais l’univers de la tour et l’écriture sont moins radicalement étranges que celle du Valaisan.

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Gertrud Leutenegger

Matines de l’oiseleur

«Nous traverseronsla nuit en voguant comme sur ces grosses feuilles de nénuphar que charrie le fleuve Amazone!»