Une rampe qui descend vers un ancien abri de la protection civile à quelques encablures du Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH). L’endroit ressemble à un garage, avec des remorques mystérieuses recouvertes d’une bâche qui témoignent de l’origine des locaux. Et, un peu plus loin, la lourde porte destinée à protéger autrefois la population des gaz toxiques ou des retombées radioactives. Il faut sonner, montrer patte blanche sous l’œil des caméras de surveillance.

C’est l’entrée du plus grand des sept dépôts dans lesquels le MAH conserve les trésors qu’il ne peut pas présenter au public. Faute de place – le bâtiment centenaire de la rue Charles-Galland, derrière la Vieille-Ville, craque de toutes parts. Et parce que le rôle des grands musées patrimoniaux, en Suisse et dans tous les pays du monde, est à la fois de rendre accessibles à ses visiteurs les richesses de l’art et de la culture, et de conserver les objets de la mémoire, pour les chercheurs et pour l’avenir.

Plus de 300 000 personnes ont franchi cette année les portes du MAH ou d’un de ses établissements, l’une des fréquentations les plus élevées de Suisse. Des milliers d’œuvres sont passées sous leurs yeux. Ce n’est qu’un dixième de ce qu’elles auraient pu voir, 80 000 objets exposables au total, dit Jean-Yves Marin, son directeur. Cette proportion semble la règle partout dans le monde. Le Louvre annonce plus de 350 000 pièces suffisamment intéressantes pour prendre place dans les galeries. Seules 35 000 sont visibles. Et encore, ces chiffres sont très loin du nombre absolu des objets conservés puisqu’on y trouve, outre les œuvres sur papier qui sortent rarement des rangements qui les protègent de la lumière, jusqu’à des épingles, des charnières de mobilier et de minuscules pièces de monnaie. Autour d’un million au MAH.

Qu’en faire? Où les mettre? Sont-ils oubliés dans les tiroirs, dans les armoires, stockés en vrac sous des bâches en plastique? Définitivement serrés les uns contre les autres et totalement inaccessibles? La vie d’un musée ne se limite pas à ses espaces visibles. Il y a des locaux administratifs. Et surtout ces entrepôts où reposent des milliers d’objets, sans cesse observés, scrutés, contrôlés, classés, étudiés, par un personnel qui passe parfois plus de temps dans ces sous-sols que dans les bureaux et dans les salles.

La puissance d’une institution culturelle comme le MAH de Genève ne se mesure pas seulement à ce qui se trouve dans ses salles. Plus ses réserves sont riches, mieux il peut organiser ses parcours, faire des choix pertinents, rendre compréhensible et attractive l’histoire de l’art et des sociétés. Et plus il peut rayonner au-delà de ses murs grâce aux recherches de ses spécialistes, grâce à des prêts ou grâce à la curiosité qu’il suscite et qu’il accueille. Quel que soit le nombre des œuvres stockées en sous-sol, ce ne sont pas des réserves mortes. Y entrer, c’est éprouver une bouffée d’euphorie, devant les témoignages de l’imagination humaine et d’une ingéniosité parfois tranquille, parfois belliqueuse, car il y a aussi des armes. Et deviner tous les musées qu’un seul musée pourrait être.