Elle l’a écrit dans le programme officiel de Filmar en América Latina: le festival, prévu du 20 au 29 novembre, a été «(re) pensé plus d’une fois». Directrice de la manifestation genevoise, Vania Aillon aura passé ces derniers mois, comme beaucoup d’autres acteurs culturels, à échafauder de multiples scénarios. Le plus probable était celui de projections limitées à 50 spectateurs, avant que le gouvernement genevois ne prononce finalement une deuxième fermeture des salles. Mais pas question de baisser pavillon pour autant. La 22e édition de Filmar existe en ligne, et c’est une excellente nouvelle.

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Dix jours durant, la programmation du festival est accessible via la plateforme de streaming Filmingo, développée par la société de distribution Trigon-film. Directrice depuis janvier dernier de cette structure œuvrant à la diffusion des cinémas d’Amérique latine, d’Asie, d’Afrique et d’Europe de l’Est, Meret Ruggle se réjouit, tout en observant d’un œil inquiet la situation des salles indépendantes, que cette belle vitrine qu’est Filmar en América Latina existe malgré la crise. Cela valait bien un entretien croisé.

Le Temps: A la grande satisfaction des cinéphiles, Filmar en América Latina connaît une 22e édition virtuelle. Une satisfaction, ou la déception de ne pas proposer de rendez-vous physique est-elle plus forte?

Vania Aillon: Montrer les films est le plus important, même si forcément un redéploiement en ligne dépend de la taille des festivals; tous ne peuvent pas le faire. De notre côté, nous étions déjà partis sur un plan B différent de ce qu’on fait d’habitude, avant d’arriver au final à cette solution numérique. Alors oui, il y a la frustration de ne pas recevoir des cinéastes dans les salles. Mais après, la possibilité de quand même exister atténue cette déception.

Pour un distributeur, l’essentiel est-il aussi de pouvoir montrer des films, même si votre équilibre économique dépend en grande partie des salles?

Meret Ruggle: C’est un peu similaire: il y a d’un côté cette frustration de ne pas accueillir des cinéastes pour de belles avant-premières, ce qui est très important pour l’accompagnement des films, mais de l’autre le plaisir de donner quand même à Filmar la possibilité de dévoiler des titres inédits. Comme le festival est un partenaire très important pour Trigon, on est curieux de voir comment cela va se passer.

Le festival accompagne les films à travers un travail de curation, de médiation culturelle. Comment garder ce lien lorsque tout est virtuel?

V. A.: Beaucoup de choses peuvent se faire via les réseaux sociaux. Il nous a ainsi fallu réfléchir à d’autres méthodes de communication afin de bien expliquer aux gens comment le festival allait passer des salles à une plateforme. La réception semble favorable, l’important étant de maintenir le festival. Et contrairement à une édition classique, avec des horaires fixes, les films peuvent être vus à n’importe quel moment. C’est important, je pense, de dire que les salles et les plateformes peuvent avancer ensemble, avec des publics qui vont se croiser et se rejoindre. J’ai confiance en l’avenir, les choses vont évoluer mais il ne s’agit pas d’une offre contre une autre. Afin d’envisager au mieux le futur, il est nécessaire que les festivals, les distributeurs et les plateformes parviennent à s’unir.

Une cohabitation du streaming et de la salle était-elle une bonne option afin de toucher un public le plus large possible?

M. R.: Depuis le premier confinement, on a beaucoup réfléchi à cette question. Pour de grands films, la première en salle est importante, car elle permet de mieux les accompagner, tout en les montrant dans les meilleures conditions possible en matière de son et d’image. Mais j’aime aussi le streaming, c’est un outil important. Je ne suis par contre pas convaincue par l’idée de sortir des films en même temps en salles et sur les plateformes, car cela ne va pas aider les salles à survivre sur le long terme. Mais je pense qu’il y aura de plus en plus de solutions hybrides. En achetant les droits d’un film, un distributeur peut généralement l’exploiter entre sept et dix ans. Lorsqu’un titre sur lequel on a travaillé pendant des années – parfois à partir du scénario – disparaît des écrans après deux ou trois semaines, le streaming nous permet de prolonger sa vie. Lorsqu’on investit autant de passion et d’argent, il s’agit d’un moyen d’aller vers un nouveau public.

V. A.: Les questions qu’il faut aussi se poser, c’est: comment les plus jeunes envisagent-ils le cinéma, et comment voient-ils sa diffusion? Il faut pouvoir s’adapter, même si je fais partie d’une génération qui a grandi avec les salles, et qui imagine les films pour les salles. Car tous ne sont pas faits pour être vus en streaming.

En tous les cas, un site comme Filmingo permet plus de diversité. Car sur les grosses plateformes, le cinéma que défendent Filmar et Trigon reste marginal…

M. R.: Il y a un vrai potentiel, et nous avons énormément de retours positifs. Avant Filmingo, nous avions une plateforme qui ne proposait que les films Trigon. Aujourd’hui, on se rend compte qu’il est important de s’adresser à tous les cinéphiles et d’aider tous les distributeurs indépendants. On répond à un vrai besoin, car les grosses plateformes ne montrent en effet pas ces films; et lorsqu’elles le font, ils restent cachés.


Filmar en América Latina, jusqu’au 29 novembre sur la plateforme Filmingo.

Jeudi 26 novembre, à 18h30, diffusion en direct du débat «Le cinéma en mouvement – De la salle au smartphone: tournage, diffusion & formation», avec Vania Aillon, Meret Ruggle, Paolo Moretti (directeur des Cinémas du Grütli et délégué général de la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes) et Nicolas Wadimoff (directeur du département cinéma de la HEAD).


Trois propositions

«Los fantasmas» (Guatemala)

Guatemala City n’est pas la plus connue des capitales. C’est là que le directeur de la photographie Sebastian Lojo a choisi de tourner son premier long métrage. On y croise Koki, un jeune adulte usant de ses charmes pour faire les poches d’hommes plus âgés, et Carlos, un réceptionniste qui lui fournit des chambres lorsqu’il ne participe pas à des combats de catch amateurs. Filmé de nuit, Los fantasmas propose une errance hypnotique et désenchantée dans les quartiers pauvres de la ville. On a trop peu de nouvelles du cinéma guatémaltèque pour ne pas se réjouir de ce film miraculeux.

«Chaco» (Bolivie)

De 1932 à 1935, la guerre du Chaco a opposé la Bolivie et le Paraguay. Elle sert de toile de fond à Diego Mondaca, qui se penche sur un groupe de soldats dirigé de manière erratique par un capitaine allemand. Chaco n’est pas un film historique, ni un film de guerre. Il s’agit d’une sorte de voyage au bout de l’enfer intérieur, d’un récit lent et introspectif dénonçant la folie guerrière. La manière dont le cinéaste use de la bande-son pour mettre en place une ambiance sensorielle rappelle le travail d’Apichatpong Weerasethakul et Lav Diaz.

«El robo del siglo» (Argentine)

S’inspirant d’une rocambolesque histoire vraie, Ariel Winograd reconstitue le braquage d’une banque, en 2006 dans la banlieue de Buenos Aires. Un casting impeccable et un montage leste font de son film non pas un thriller, mais une irrésistible comédie policière, comme une improbable rencontre entre les Pieds nickelés et Ocean’s Eleven. El robo del siglo aurait dû être projeté en clôture de Filmar et ne sera dès lors disponible qu’en fin de festival.

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