Samedi Culturel: Quels ont été vos critères de choix des auteurs?

Marion Graf: Pour les plus anciens, il s'agit de maîtres canonisés et reconnus comme tels aujourd'hui: si nous avons ainsi écarté Henry Spiess, c'est qu'il est moins lu par la génération actuelle. Pour l'après-guerre, nous avons recouru à un critère de professionnalisme de la poésie, en choisissant des auteurs qui poursuivent un travail sérieux sur la langue, qui lisent, réfléchissent, s'inscrivent dans les grandes questions de la poésie d'aujourd'hui, et admettent aussi un regard extérieur sur leur travail. On peut dire d'eux qu'ils offrent la présence d'une voix reconnaissable entre toutes.

– Votre anthologie est divisée en quatre sections chronologiques, à l'intérieur desquelles on s'émancipe de la chronologie: pourquoi?

– Question de mise en scène! Nous avons voulu qu'on puisse lire cette anthologie comme le déroulement d'une aventure, qui s'ouvre sur un coup de cymbale avec Blaise Cendrars (lire l'extrait) et se clôt sur un coup de théâtre avec Valère Novarina. Sa division en quatre parties est une façon de l'articuler, de ne pas la donner à voir comme une nappe qui s'étend, mais de faire apparaître à chaque étape des prises de conscience nouvelles, des manières différentes d'être au monde. Chacune de ces voix diverses doit être écoutée pour elle-même.

– On est frappé, dans cette anthologie poétique, par le nombre de prosateurs, de Ramuz à Jacques Roman…

– C'est vrai, mais il s'agit de la prose de vrais poètes! Cingria, qui fait partie de la collection des Poètes d'aujourd'hui, est un cas limite. Pour Crisinel, le choix de la prose, où il se montre beaucoup plus souple que dans ses vers, est peut-être une manière de se libérer de sa fidélité à Mallarmé. Chez Corinna Bille, qui recourt au poème en prose dans ses Petites Histoires cruelles, il est intéressant de voir ce que sa voix de nouvelliste, beaucoup plus connue, apporte à sa poésie. Quant à Novarina, accueilli dans la collection Poésie/Gallimard avec Le Drame de la vie, il tend à démontrer l'abolition des frontières entre poésie, prose et théâtre.