Pas facile d’être Wotan, le dieu des dieux. Et pas facile de venir à bout d’un opéra de Wagner, quand celui-ci commence à 18 heures. Au Grand Théâtre de Genève, Tom Fox incarne ce souverain blessé dans son orgueil. Wotan est pris à son propre piège. Où qu’il regarde, ce sont des miroirs qui se dressent devant lui pour renvoyer une piètre image de sa personne. «A mon grand dégoût, je ne trouve que moi-même dans tout ce que j’entreprends. […] J’abandonne mon œuvre; je ne veux plus qu’une seule chose: la fin, la fin!»

Cet aveu d’impuissance, Tom Fox le personnifie admirablement dans La Walkyrie mise en scène par Dieter Dorn au Grand Théâtre. Le crâne dégarni, le visage pâle, le baryton américain illustre à quel point Wotan est voué à l’échec, esclave des pactes qu’il a lui-même liés. Hélas, la voix ne suit pas. Le baryton vient à bout de son rôle au prix d’une fatigue vocale qui, si elle se faisait déjà entendre dans son monologue du deuxième acte (chant détimbré et un peu rocailleux), atteint des proportions bien regrettables lors des Adieux de Wotan à sa fille Brünnhilde (le fameux «Leb’wohl» au 3e acte). On souffre pour lui, avec lui, tout en appréciant son jeu d’acteur et sa stature physique qui colle au personnage.

C’est d’autant plus dommage que cette Walkyrie est d’une haute qualité scénique dans son ensemble. Rien de révolutionnaire dans le concept de Dieter Dorn et de son scénographe, Jürgen Rose. On retrouve le même parti pris que pour L’Or du Rhin, qui ouvrait leur Tétralogie en mars dernier: raconter l’histoire au plus près du texte.

Un récit au premier degré, donc, qui a le mérite de la clarté. Et tant pis si l’idée d’un Wotan se mirant dans des miroirs au deuxième acte – un véritable examen de conscience – est empruntée à Patrice Chéreau. Après tout, on en a vu beaucoup de ces Walkyries trop peu incarnées ou abstraites (à la Bob Wilson ou à la Stéphane Braunschweig, à Aix), ce qui fait qu’une direction d’acteurs où chaque geste a son sens et sa pertinence est un grand atout.

D’emblée, Dieter Dorn et Jürgen Rose campent le décor. Nuit d’orage, ponctuée de coups de tonnerre. L’orchestre tempête dans la fosse sous la baguette alerte et rapide d’Ingo Metzmacher. Et voilà qu’apparaît Siegmund, le fils de «Wälse» (autrement dit de Wotan), épuisé, terrassé par ses ennemis qui le traquent à cheval, dans la forêt. Le plateau, immense – trop vaste et profond pour une œuvre aussi introspective que La Walkyrie –, se rétrécit une fois que Siegmund est parvenu en catastrophe à la demeure de Sieglinde et de Hunding où il cherche refuge.

C’est ici que les rapports entre les personnages se précisent. L’intrus Siegmund met au jour le caractère dysfonctionnel du couple Sieglinde-Hunding. Mariée de force à un homme qu’elle n’aime pas, la jeune femme est très vite attirée par Siegmund. Elle pressent qu’elle partage des liens de fraternité – si ce n’est de sang – avec lui. Son attirance pour Siegmund est telle qu’après lui avoir offert un breuvage (le geste est déjà sensuel), elle veut l’embrasser. Mais c’est alors qu’on entend les cors dans l’orchestre, qui annoncent l’arrivée inopinée de Hunding. Sieglinde est obligée de se réfréner. Ici, la mise en scène s’appuie avec intelligence sur la musique pour suggérer la présence menaçante de Hunding alors qu’il n’est même pas encore entré en scène.

D’un côté, la complicité instinctive de Sieglinde et de Siegmund. De l’autre, la brutalité de Hunding, formidablement campé par Günther Groissböck. La basse autrichienne a le timbre noir et mordant. Son attitude traduit une froideur mêlée de mépris à l’égard du fuyard venu trouver refuge dans son logis. A présent, c’est Hunding qui embrasse lourdement Sieglinde, comme pour signifier que c’est lui le propriétaire de sa femme. Sieglinde éprouve du dégoût à l’égard de son mari. A plusieurs reprises, elle semble prendre parti pour Siegmund – ce qui met hors de lui Hunding.

Cette tension sous-jacente, que la direction d’acteurs éclaire avec finesse, ne trouve pas pareillement écho dans la musique. Le jeune ténor allemand Will Hartmann n’a pas le calibre attendu pour Siegmund. La voix – même s’il est capable d’accents touchants – manque de rayonnement. Les fameux appels «Wälse!» sont insuffisants. Et puis, l’épisode de l’éveil du printemps («Winterstürme») manque lui aussi d’abandon et de sensualité. On a presque le sentiment d’un chanteur de lied plutôt que d’une voix authentiquement opératique.

Quoique plus convaincante, Michaela Kaune (Sieglinde) est, elle aussi, en deçà du rôle. Sa voix claire et juvénile, au phrasé habité, est émouvante par instants, mais l’aigu devient strident sitôt qu’elle donne du volume. L’orchestre lui-même ne réalise pas le crescendo attendu jusqu’au paroxysme à la fin du premier acte – un acte que l’on joue souvent séparément en concert.

La mezzo russe Elena Zhidkova, en revanche, est une excellente Fricka. C’est elle, scandalisée par les amours incestueuses entre Sieglinde et Siegmund, qui contraint son mari (le parallèle avec Zeus et Héra est flagrant!) à revoir ses plans et à ne pas venir au secours de Siegmund. Et c’est elle qui tient vocalement les rênes au début du deuxième acte, grâce à un timbre très bien projeté.

Petra Lang en Brünnhilde est naturellement énergique. La voix est large, pleine et sonore, au grave charnu, à l’aigu présent – quoique un peu tendue par instants. Si elle assure vocalement, l’expression pourrait être encore affinée pour décliner toutes les facettes de la fille de Wotan. Du reste, le chef Ingo Metzmacher confère cette intériorité à l’orchestre, très chambriste, subtilement coloré (les bois). Il manque un supplément d’ivresse à la scène finale (l’image du cercle de feu est trop schématisée!) pour être transporté au septième ciel, une ivresse qui viendra peut-être avec les représentations suivantes. Wagner n’exclut pas la finesse. Mais avec ardeur.

La Walkyrie au Grand Théâtre de Genève. Di 10 nov. à 15h, me 13 nov. et sa 16 nov. à 18h. Durée: env. 4h40. www.geneveopera.ch.

La mise en scène s’appuie avec intelligencesur la musique