URBANISME

Urbanisme. Raoul Bunschoten réinvente la ville grâce à un étrange jeu de hasard

Pour convaincre les citoyens d'accepter les projets architecturaux qui leur sont soumis, un Hollandais applique une méthode simple et déroutante à base de lancer de graines

Explosion des mégapoles dans les pays du Sud, croissance rampante des banlieues en Occident, migrations et chaos: les architectes réunis du 16 au 18 septembre à Pontresina (GR) avaient les problèmes du temps bien présents à l'esprit malgré le thème imposé – «les paradis artificiels» – de ce symposium qui réunissait quelques grands noms comme l'Anglais Norman Foster ou le Suisse Jacques Herzog. Plutôt que de songer à la création de mondes parfaits, les architectes s'interrogent aujourd'hui sur leur statut: face à la mainmise des entreprises de construction et des acteurs financiers, sont-ils condamnés à n'être, comme on l'a entendu au cours de la rencontre, que des «pompiers», des «décorateurs», voire des «chevaux de Troie» du mercantilisme? Pour l'Allemande Sigrun Prahl, l'une des intervenantes, c'est l'«impuissance» qui caractérise le mieux la position de l'architecte contemporain.

Planifier «par le bas»

Certes, comme le rappelle le critique américain Jeffrey Kipnis, le mythe de l'architecte-démiurge faisant surgir des villes selon sa volonté n'a «jamais été vrai». Mais l'influence de la profession sur les métamorphoses urbaines semble d'autant plus amoindrie que les citoyens, lorsqu'ils ont à se prononcer, rejettent très souvent les projets qu'on leur propose, si séduisants et élaborés soient-ils. Le récent refus du plan d'aménagement de la place des Nations à Genève n'en est que l'exemple le plus récent en Suisse romande.

Contrairement à beaucoup de ses confrères, l'architecte hollandais Raoul Bunschoten, directeur de l'Institut londonien Chora, se sent à l'aise dans ce contexte d'instabilité et de crise. La réalité complexe et changeante, explique-t-il, rend caduques les notions de planification autoritaire, d'imposition «par le haut» de projets dont la population a tendance à se méfier instinctivement. Les changements ne peuvent être ni contrôlés, ni prévus, ce qui n'empêche pas l'architecture de pouvoir proposer des solutions. Lui-même est sollicité dans des situations très différentes: à Bucarest, ravagée par le communisme, dans la chaotique cité taïwanaise de Taichung, dans l'informe agglomération Bonn-Cologne. Mais il intervient toujours de la même et surprenante façon, comme il l'explique au Temps.

Le Temps: Comment expliquer que des projets jugés parfaits par les élites, comme la place des Nations à Genève, soient refusés par les citoyens?

Raoul Bunschoten: J'ai entendu parler de ce rejet. Il s'est passé quelque chose de très similaire à Rotterdam: un plan consistant à transformer la ville et les communes de banlieue en une province était jugé excellent par la classe politique, les urbanistes et les milieux économiques, mais la population a voté contre. Quand on leur parle de bâtiments très beaux, d'architectes fameux, les gens ne se sentent pas vraiment concernés. Il faut trouver un espace où les gens puissent s'approprier les propositions, se dire que c'est «leur» projet, pour surmonter la crainte de la perte d'identité.

– Par quels moyens?

– Lorsqu'on nous demande d'intervenir dans une région, on commence par déployer une grande carte que l'on utilise comme une table de jeu. C'est ce que j'appelle la bean method («méthode des pois»). On lance des poignées de pois, par exemple du soja, sur la carte, puis on marque dessus l'emplacement de chacun des pois. Ensuite, on identifie à quel type de site correspond chaque emplacement dessiné sur la carte. Certains sont éliminés, pour ne garder qu'un échantillon représentant une variété maximale de genres de lieux. Ensuite, on envoie des équipes à chaque emplacement (à Tokyo, Raoul Bunschoten emploie ainsi pas moins de 200 personnes, n.d.l.r.) pour sonner à la porte des habitants, leur demander ce qu'ils font, combien ils gagnent, quelles difficultés ils éprouvent dans leur environnement quotidien.

Cela permet d'identifier les possibilités de conflit au sein de la ville. Très vite, en environ deux jours, ces visites nous donnent une image des dynamiques qui sont à l'œuvre dans l'environnement urbain. On identifie des groupes d'acteurs: dans l'agglomération Bonn-Cologne, ce sont aussi bien les immigrés polonais, pour la plupart illégaux, que les transporteurs de meubles. Ils forment des micro-systèmes. Après, on essaye de déterminer quel impact aura sur chacun de ces systèmes un changement donné, comme le doublement du trafic sur un axe routier. Cela permet de voir de quelle façon un projet architectural ou urbanistique pourrait résoudre les problèmes des habitants.

– Vous n'avez pas l'impression que beaucoup de gens ont été victimes des architectes?

– Beaucoup d'architectes sont eux-mêmes des victimes. Ils flottent un peu, ils n'ont plus vraiment de contrôle. Ils peuvent dessiner de belles formes, mais ce sont des organisations plus vastes qui décident. Mais on peut quand même essayer d'avoir une influence, d'agir comme des chefs d'orchestre qui rassemblent les volontés des gens. C'est une sorte de pouvoir subtil.

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