Habitat

Urgence: l’architecture de la tente

L’exposition «Habiter le campement», de la Cité de l’architecture et du patrimoine de Paris, présente six typologies de campement, dont le camp de réfugiés et de déplacés. L’occasion de se pencher sur ces infrastructures 
qui sont le lieu de la vie quotidienne de 17 millions de personnes

Le campement est une créature protéiforme. L’été venu, les tentes poussent comme des champignons en Europe et ailleurs, pour abriter vacanciers, routards, festivaliers. Ensemble, ces petites structures dessinent une forme de campement choisie, comme celui des pèlerins, des scientifiques, des contestataires ou encore de ceux qui tentent de vivre hors du système capitaliste.

Il existe aussi une forme de campement subie, celui des exilés, des réfugiés, des démunis, des indésirables. A l’issue de trois années de recherche et de collecte sur le terrain, l’architecte Fiona Meadows a établi six typologies liées à ces deux catégories de logement éphémère. Responsable de programme à la Cité de l’architecture & du patrimoine de Paris, elle y présente le fruit de cette enquête menée en collaboration avec un groupe de chercheurs issus des sciences sociales.

Citoyens du «Réfugistan»

Habiter le campement met ainsi en présence des types très divers. Au risque de basculer dans l’obscénité?

«Oui, si on faisait l’analogie entre eux, ce qui n’est pas le cas, assure Fiona Meadows. On ne peut toutefois nier qu’il existe des correspondances troublantes. On trouve la même tente quechua dans un camping de festival et devant la mairie de Saint-Ouen, sauf que l’une d’elles abrite les expulsés d’un bidonville. On peut aussi retrouver une forme d’hospitalité similaire dans des campements choisis ou subis: des individus qui se rassemblent pour partager une tasse de thé. L’obscénité réside plutôt dans le fait qu’on tolère le campement choisi et qu’on exècre celui qui est subi.» Et le campement subi, en tant que réponse urbanistique à la catastrophe – qu’elle soit d’origine naturelle ou anthropique –, est considérablement plus important.

Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), devenu dès les années 1970 le principal gestionnaire et administrateur des camps, 40% des réfugiés vivent dans ce type d’infrastructure pendant en moyenne dix-sept ans.

«Nous pouvons comprendre la rapide installation des camps pour la distribution de l’aide comme une pratique spatiale qui a émergé de l’action humanitaire internationale moderne. Son histoire est en partie liée à l’intervention d’architectes et d’urbanistes professionnels dans les sphères d’une activité régie par les Nations unies et les ONG», analyse l’architecte.

Lire aussi: A Dadaab, le plus grand camp de réfugiés du monde

Les camps administrés par le HCR ou d’autres organisations internationales fonctionnent comme de véritables Etats, extraits du pays sur lequel ils sont implantés. La réalisatrice et grand reporter Anne Poiret estime ainsi que 17 millions de personnes vivent dans des camps de réfugiés. Ensemble, ils constitueraient ainsi le soixantième pays le plus peuplé du monde: un Etat providence qu’elle a appelé le «Réfugistan».

Le plus grand camp de réfugiés du monde, Dadaab, a été créé au Kenya sur les plans d’architectes allemands dès le début des années 1990 pour accueillir les déplacés de la guerre civile en Somalie. Sa capacité initiale était de 90 000 personnes. Aujourd’hui, selon les estimations, ils sont 350 000 à 500 000 à vivre dans cette infrastructure qui s’étend sur 50 kilomètres carrés. Dadaab est ainsi devenu le troisième centre démographique du pays.

Pourtant, il ne figure pas sur les cartes et ses habitants vivent sous un régime d’exception – restriction de la mobilité et de l’accès au marché du travail.

Dadaab, la ville-camp

A Dadaab, en raison notamment de la menace des islamistes shebab (qui auraient fomenté dans le camp les attaques contre le centre commercial Westgate à Nairobi en 2013 et contre l’Université de Garissa en 2015, selon le gouvernement kényan, qui a confirmé sa volonté de le fermer, LT du 17.05.16), les travailleurs humanitaires se sont eux-mêmes enfermés dans un camp encerclé de barbelés. Au fil du temps, Dadaab s’est ainsi englué dans une logique d’exclusion sociale, se transformant en véritable gated community. «Ce type de camp, tout sécuritaire et ségrégatif, s’apparente au milieu carcéral», déplore Fiona Meadows.

Mais voilà, dans l’urgence, comment faire autrement que de construire un camp pour soigner, protéger, nourrir et abriter les populations en exil, déplacées? Dans la plupart des cas, ce qui devait être provisoire finit par durer: c’est la permanence des camps qui pose essentiellement problème.

Le HCR l’admet et dit essayer de mettre en œuvre une politique d’alternative aux camps qui «ne sont pas le seul et souvent pas le meilleur mécanisme pour fournir des services. […] La caractéristique définissant un camp implique […] généralement un certain degré de limitation des droits et des libertés des réfugiés et de leur capacité à faire des choix significatifs concernant leur vie.» Une forme de gouvernance décrite par l’anthropologue Michel Agier comme le «prolongement de la pensée postcoloniale».

Habiter le campement?

Aussi aberrantes que leur permanence, les normes constructives en vigueur dans la plupart des camps de réfugiés rendent difficile leur développement en lieux de vie. Certains camps palestiniens administrés par l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) et érigés dès la fin des années 1940 sont devenus de véritables villes, en partie autoconstruites par les réfugiés, qui ont bâti leurs nouveaux lieux de vie sur les traces des baraquements et des tentes. Mais, dans la plupart des camps gérés par le HCR, comme c’est le cas de Dadaab, il est interdit de construire en dur.

Dans le quotidien anglais The Guardian, l’architecte irlandaise Gráinne Hassett dressait récemment le parallèle entre les villes-camps du HCR et ce qu’on a appelé la «jungle» de Calais: «C’est un endroit horrible et angoissant à bien des égards, mais il était fascinant de voir comment des groupes de différentes origines avaient créé une sorte d’habitat urbain qui paraissait très authentique, très ancré dans leurs cultures. […] Il y avait là un type de vie que l’on ne rencontre pas dans les camps du HCR. Cafés, restaurants, églises, mosquées, et même librairie et station de radio. Les bases d’une vraie vie socioculturelle étaient sorties de nulle part.»

Lire également: La jungle de Calais, 
ou la naissance d’une ville

C’est aussi le propos de l’exposition qui se tient à la Cité de l’architecture & du patrimoine: il est possible d’habiter le campement, soit de s’approprier l’espace à disposition en l’entretenant et en le personnalisant.

Fiona Meadows explique: «A Calais, l’Etat a installé un village de conteneurs blancs, derrière des barbelés, pour tenter de régler les gros problèmes d’hygiène. Alors oui, c’est propre, mais les gens n’ont rien le droit de faire. On a enlevé l’urbanité qu’ils avaient inventée dans la «jungle». Certes, l’hygiène est essentielle, mais il faut aussi tenter de recréer ces solutions urbaines qu’ils avaient créées. Composer avec l’existant, c’est aussi une manière de ne pas déshumaniser l’architecture.»


Concours pour une ville éphémère

La Cité de l’architecture & du patrimoine de Paris a organisé plusieurs colloques et discussions autour de l’exposition Habiter le campement. Notamment la sixième édition du concours biennal de micro-architecture Mini Maousse, intitulée «La nouvelle maison des jours meilleurs» en hommage à Jean Prouvé.

Le thème est logiquement consacré à la conception d’une unité d’habitation et de lieux de vie temporaires. La compétition, chapeautée par Fiona Meadows, est ouverte aux étudiants des écoles d’architecture, de design, d’art, d’ingénierie et de paysage françaises – cette nouvelle édition a été élargie aux étudiants francophones suisses, belges et tunisiens.

Contrairement à la plupart des concours d’architecture, il s’agit ici pour les étudiants lauréats d’avoir l’opportunité de réaliser leurs projets grandeur nature dans le cadre d’un chantier-école. L’idée est de concevoir une unité modulable et démontable pour répondre à différentes situations, notamment l’accueil de familles ou d’individus précarisés.

«Quels sont les besoins fondamentaux à satisfaire pour qu’un logement, même temporaire, soit considéré comme décent et digne?: voilà la question à laquelle les participants doivent répondre», indique Fiona Meadows.

«Nous avons reçu 200 projets, dont 25 ont été sélectionnés par un jury. Huit sont retenus à l’étude et l’un d’eux sera réalisé dans un village temporaire à Nantes, qui a mis en place depuis 2005 des terrains d’insertion vers le logement, favorisant la sortie de bidonville de Roms présents sur le territoire nantais. L’unité d’habitation sera ensuite testée par une famille.»


www.minimaousse6.fr

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