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Etienne Delessert: «L’illustration est un art populaire par excellence, c’est le vrai pop art!»
© Etienne Delessert / Collection Les maîtres de l’imaginaire

Illustration

«Il est urgent d’enseigner la lecture des images»

Avec la Haute Ecole pédagogique du canton de Vaud, l’illustrateur Etienne Delessert crée à Lausanne Les Maîtres de l’imaginaire, une fondation qui entend préserver les œuvres et former le regard des enseignants

Les Maîtres de l’imaginaire: sous ce beau titre digne d’un roman d’aventures se tient une toute nouvelle fondation, basée à Lausanne et créée par l’illustrateur Etienne Delessert et les enseignants de la Haute Ecole pédagogique du canton de Vaud. Le père du personnage de Yok-Yok entend préserver les œuvres des grands illustrateurs et a déjà réuni une collection de 200 dessins de 26 maîtres européens et américains.

Autre volet d’action de la fondation: l’enseignement et la médiation. D’ici à la rentrée 2019, une formation à la lecture d’images, dispensée par des spécialistes de l’esthétique et des psychologues, sera proposée aux élèves de la Haute Ecole pédagogique. Basée sur l’analyse approfondie d’illustrations, cette formation, remaniée pour le grand public, sera rassemblée dans un beau livre à paraître chez Gallimard. La collection, elle, est exposée pour la première fois dans le cadre des Rencontres de l’illustration à Strasbourg.

Le Temps: Comment est née la Fondation des Maîtres de l’imaginaire?

Etienne Delessert: Il y a eu deux éléments déclencheurs. J’ai réalisé tout d’abord que le patrimoine artistique que constituent les illustrations de livres pour enfants n’était pas conservé par les musées ou les galeries et était donc menacé. L’autre élément déclencheur a été l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.

Pourquoi les musées et les galeries ne conservent-ils pas les œuvres d’illustrateurs?

L’illustration reste aujourd’hui encore un monde à part. Les musées et les galeries considèrent à tort que les illustrations sont des œuvres de commande ou commerciales. Or tout l’art de la Renaissance a été un art de commande… Quant à juger ce qui est commercial et ce qui ne l’est pas, il suffit d’observer le monde de l’art pour se demander quel est en fait le secteur le plus soumis au commerce.

Et quel rôle a joué Donald Trump?

Tout désaxé et corrompu qu’il soit, Donald Trump est un excellent raconteur d’histoires. La place médiatique qu’il occupe tient malheureusement beaucoup à ce talent-là. Je vis depuis quarante ans aux Etats-Unis. Quand je vois la rapidité avec laquelle le pays se désintègre, je me dis qu’il est urgent de proposer aux enfants d’autres histoires qui permettent de comprendre que Donald Trump est un clown dangereux.

D’où un axe important de la fondation: la formation à la lecture des images?

Même les gens éduqués et formés sont bien souvent incapables d’interpréter les images qui les entourent, qu’elles soient dessinées, filmées ou photographiées. Dans un monde saturé d’images, il est crucial d’être capable de les lire et de les analyser. Le dessin graphique, dans ce qu’il a de meilleur, est un excellent vecteur pour cela. L’illustration de qualité suscite en général plusieurs interprétations, c’est justement ce qui est intéressant.

C’est aussi une façon de mettre en valeur l’illustration et de la replacer au cœur des images justement…

L’illustration est un art populaire par excellence, c’est le vrai pop art! Elle permet de s’adresser par des histoires et des mythes à l’âme des enfants et de tout un chacun. Les enfants comprennent, bien au-delà de ce que l’on pense, ce qu’un adulte bienveillant entend lui transmettre sur la vie. Pour illustrer cela, je vous raconte une histoire que l’on m’a racontée. A côté des tours du World Trade Center à New York se trouvait une école primaire. Juste après les attentats du 11-Septembre, un père se précipite pour chercher sa fille de 7 ans et s’assurer que tout va bien. Elle était souriante et calme malgré l’atmosphère dramatique qui régnait dans le quartier. En chemin pour la maison, le père tente de partager les émotions fortes qu’elle avait dû ressentir: «Oh, non, ça va. On a vu des papillons», dit-elle. Plus tard, le père lui demande d’en dire plus sur ces papillons. La mine grave, elle répond alors qu’il s’agissait des gens qui avaient sauté par les fenêtres…

Elle avait transformé l’horreur de la réalité par une image à elle?

Oui, c’est le principe même des contes des frères Grimm qui racontent une réalité très dure en permettant à l’enfant d’absorber cette réalité et de mener une germination profonde qui lui appartient. Il y a quelque chose de l’art brut dans l’illustration, telle que je la conçois en tout cas.

La collection comprend pour le moment 200 illustrations. Comment les avez-vous sélectionnées?

En m’attachant à proposer une palette large de techniques, de styles et d’approches, à la condition que chaque œuvre raconte une histoire. Des illustrateurs comme Seymour Chwast, Alain Le Foll, Eléonore Schmid, Georges Lemoine ou Roberto Innocenti sont de vrais auteurs, ils proposent un regard. La collection est appelée à s’ouvrir aux auteurs d’autres continents, comme l’Asie. L’exposition va tourner, je cherche encore un lieu en Suisse romande.

Strasbourg accueille aussi une exposition sur le travail de Rita Marshall, votre compagne, directrice artistique de la maison d’édition américaine The Creative Company. Comment a évolué l’édition jeunesse ces quarante dernières années?

The Creative Company est un exemple de maison qui a su maintenir la création au cœur de son fonctionnement. Dans les années 1980, Rita a marqué l’édition jeunesse avec une collection de vingt contes classiques illustrés de manière radicalement personnelle par des illustrateurs comme Roland Topor, Jacques Tardi ou Marshall Arisman. La photographe Sarah Moon a fait par exemple sensation avec ses photographies expressionnistes, en noir et blanc, pour un Petit Chaperon rouge où le loup suggérait la terreur du prédateur sexuel ou celle de la Gestapo. J’ai édité cette série en France dans la collection Monsieur Chat chez Grasset.

Une telle collection pourrait encore voir le jour aujourd’hui?

L’esprit d’innovation a considérablement baissé aux Etats-Unis et en France. La mainmise du marketing ne favorise pas la prise de risque. Le marketing reproduit ce qui marche; or chaque livre est un prototype. L’offre s’est affadie et uniformisée. Le nombre de livres a explosé laissant très peu de place et de temps aux bons livres pour exister. Il y a quarante ans, un livre de qualité restait en librairie des années durant. Heureusement, l’innovation se retrouve aujourd’hui chez les petits éditeurs comme Memo, Les Fourmis rouges et une dizaine d’autres.


Trois œuvres présentées par Etienne Delessert

«Alain Le Foll était un maître, sans conteste le plus grand dessinateur français des années 1960-1970. Que ce soit dans ses publicités pour Evian, pour le grand magasin Printemps à Paris, dans ses dessins de presse pour «Elle» ou «Marie Claire», il employait une très grande palette de techniques. Il a fait peu de livres pour enfants mais ils ont marqué le monde du graphisme. Cette fleur psychédélique qui écarte les immeubles est tirée de «C’est le bouquet», édité par Robert Delpire sur un texte de Claude Roy.»

«J’ai fait ce dessin à partir d’un vrai paysage nocturne que j’avais photographié dans le sud de la France. Le livre s’appelle «Dance!», je préfère le titre anglais au titre français «Bas les monstres». Je me suis inspiré du «Joueur de flûte de Hamelin» pour imaginer un village paisible envahi par un troupeau de monstres. Pour les chasser, Yok-Yok finit par jouer de la flûte, ce qui déclenche une danse effroyable. Les monstres préfèrent s’enfuir.»

«Ce dessin de Gary Kelley est tiré de «And the soldiers sang» édité par The Creative Company sur un texte de J. Patrick Lewis. On suit un jeune soldat anglais qui se retrouve dans les tranchées du front de l’Ouest, là où a eu lieu la fameuse trêve de Noël. Gary Kelley a saisi ce moment de fraternité entre soldats anglais et allemands, ce festin dans la boue. Et puis, les combats ont repris. Gary Kelley a aussi illustré des livres de littérature pour adultes comme Flaubert ou Edgar Allan Poe».


«Rita Marshall: dompteuse de lions», Médiathèque André Malraux, Strasbourg, jusqu’au 12 mai.

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