Dans le choeur d'une chapelle, un piano et un orchestre. Sur les parois de bois, des icônes centenaires. Au piano, un swingueur en t-shirt, qui répète sa version orchestrée des Variations Diabelli, de Beethoven. Si on ne connaissait pas Uri Caine avant de le voir répéter dans la petite chapelle de Saanen, cette scène suffirait à expliquer toute l'histoire. Celle d'un Américain dans la vieille Europe, celle d'un jazzman qui interpelle les classiques. Mahler, Wagner, Schumann, Bach…, il les a pris à parti, auscultés, tordus, pour toujours les traduire en langues vivantes.

«On devrait vous emprisonner pour ça», s'est-il entendu dire à la fin d'un concert en Allemagne, par un pianiste classique dont il taira le nom. Pour certains, son mixage illimité brouille toutes les pistes; pour d'autres, le citoyen Caine ne fait rien d'autre que d'actualiser, chez les anciens, la part inventive.

Le Temps: Après «Die Winterreise» et les «Variations Goldberg», les «Variations Diabelli»… Qu'est-ce qui pousse Uri Caine à restaurer ainsi le patrimoine musical?

Uri Caine: Tout ça fait partie de moi. J'ai commencé – comme des milliers de petits Blancs! –, par le classique. A 12 ans, je m'ennuyais ferme. J'avais besoin d'improviser, le jazz était ce que je voulais faire. Mais j'ai parallèlement continué ma formation classique, jusqu'à l'Université de Philadelphie, où régnait une espèce de terreur dodécaphoniste. Etre interprète était déprécié, il fallait être compositeur ou théoricien de la musique… Ça m'a néanmoins donné un immense bagage: un examen terrifiant consistait à identifier en dix secondes un extrait de musique. J'ai découvert des compositeurs contemporains que j'écoute toujours beaucoup, qui sont plus libres que l'image qu'on leur accole. Berio, par exemple, que j'ai beaucoup admiré. Au point qu'un jour, j'ai cru à une blague quand j'ai décroché mon téléphone et que j'ai entendu son nom. J'ai raccroché. Il a rappelé, m'expliquant qu'il voulait me rencontrer. J'étais touché. Ça ne s'est pas fait: malheureusement, il est mort avant.

– Votre démarche ne cache-t-elle pas une sorte de revanche contre l'académisme?

– C'est possible. Même si l'idée de revanche m'est assez étrangère. Mais si je me souviens de mes professeurs, pour qui improviser sur des sonates était non seulement impensable, mais dangereux pour l'apprentissage d'une technique classique, je suis assez content de moi. J'ai prouvé que c'était possible. Et je n'en reviens toujours pas d'être payé pour ça. Si revanche il y a, elle est dans le fait de jouer partout, et d'être musicien sans me prendre trop au sérieux: la vie est une plaisanterie, la musique aussi.

– Vous êtes décrié par certains musiciens classiques. Et du côté du jazz?

– En classique, en jazz, où que l'on se trouve, il y a des formes d'intégrisme. Cela dit, j'ai toujours admis qu'on puisse ne pas supporter ma musique, et, pire, qu'on la trouve sans intérêt. L'important, c'est que chacun fasse ce qui lui convient: certains sont nés pour pratiquer le violon douze heures par jour, d'autres pour décréter que le jazz s'est arrêté il y a quarante ans, d'autres pour être moins pointus et plus larges. Tout cela peut coexister.

– Qu'est-ce qui vous a décidé à réharmoniser les «Variations Diabelli»?

– Un livre publié par un musicoloque de Oxford. Il décortiquait la structure des Variations, la façon dont Beethoven avait procédé. Beaucoup de choses m'attiraient: la structure, l'humour, l0e sens de la parodie, un travail assez révolutionnaire sur le rythme, des récupérations d'archaïsmes ou de formes baroques, etc.

– Beethoven faisait-il comme vous?

– Loin de moi l'idée de me comparer à Beethoven! Mais découvrir la liberté qui a été la sienne pour construire ces Variations m'a sûrement encouragé. Comme si sa musique donnait elle-même les pistes, en mélangeant, en citant.

– Comment a réagi le Concerto Köln, l'ensemble baroque avec lequel vous jouez les «Diabelli»?

– Nous nous sommes rencontrés lors de l'enregistrement des Variations Goldberg, de Bach, pour le label Winter & Winter. Ils connaissaient donc ma manière de faire. Pour les Diabelli, j'ai tout écrit. Je prends des libertés uniquement dans les parties de piano solo, ce qui ne risque pas trop de perturber l'orchestre.

– Il y a donc toujours un monde qui sépare les classiques des improvisateurs? Une forme de complexe qui perdure?

– Je crois. Certains musiciens classiques envient la liberté de l'improvisation, voudraient y parvenir très vite. Ils oublient que ça prend des années. Et du côté du jazz, on reste impressionné par la fabuleuse technique acquise dans une formation classique. Ce sont deux métiers différents. Mais ils peuvent se croiser.

– Qui est votre prochaine «victime»?

– Otello de Verdi, que je présente dans le cadre de la Biennale de Venise en septembre.

Festival Menuhin de Gstaad. Jusqu'au 6 septembre. Ce soir: «Beethoven et son rival Anton Eberl», par l'ensemble Concerto Köln, église de Saanen, 20h. Mer 23 et je 24 juillet: Pieter Wispelwey, violoncelle, et Dejan Lazic, piano, église de Lauenen, 19h30. Loc: 033/748 83 39. http://www.menuhinfestivalgstaad.com