Manifestement, l'arbre généalogique d'Auguste Piccard n'a pas encore livré tous ses fruits. Aussi rares qu'excentriques, les meilleurs explorateurs du rock suisse ont gardé quelque chose des inventions visionnaires du savant bâlois. Soit une manière unique de sonder les abysses sonores, avant d'en projeter les trésors dans l'infini de la stratosphère. Au portrait de famille amorcé par les pères Yello ou The Young Gods s'ajoutent aujourd'hui les Lausannois de Velma et les Genevois de Sinner DC, électrons libres au sein d'une scène encore largement dominée par un rock à guitares poussif et rétrograde.

Formés en 1993, les seconds ont longtemps écumé les bas-fonds de la scène alternative avant d'atteindre leur juste altitude, au sommet du panorama rock romand. Deux 45 tours en 1995, un premier album d'obédience noisy-pop un an plus tard, suivi en 1998 d'un deuxième, Panoramic, leur assurant un modeste renom au pays comme à l'étranger. Un parcours traditionnel, couronné, comme il se doit, par un passage remarqué au Paléo Festival de Nyon en juillet 1998. Pour peu que l'on ait un minimum de talent, d'ambition et d'opiniâtreté, tout groupe helvétique n'aspire qu'à suivre dans ses grandes lignes ce scénario éprouvé.

Selon le script, cependant, le trio aurait dû en toute logique en rester là, se séparer par manque de temps, d'inspiration ou de persévérance et reprendre sans tarder une activité «normale». Par bonheur, Sinner DC ne l'entend pas de cette oreille. «Depuis le début, nous avons toujours vu à très long terme» rassure Manuel, chanteur, rencontré à deux pas de l'Usine genevoise qui les a vus «grandir en public», selon ses propres termes. «Les artistes qui m'intéressent sont ceux qui s'inscrivent dans la durée, avec des disques très différents les uns des autres.»

Dont acte. Deux ans après Panoramic, dont les audaces formelles se limitaient encore à quelques incursions en terre électronique, Sinner DC s'apprête à publier un troisième album larguant définitivement les amarres du rock pour explorer le grand large de l'hybridation contemporaine. Avec l'ambitieux Ursa Major, publié en début de semaine prochaine, le trio cède à l'ivresse des profondeurs, noyant ses guitares dans une masse fluide et dense de sonorités électroniques et de nappes en suspension. Post-rock planant, trip-hop lunaire, folk sous acide, l'univers sonore mis en scène par le trio se révèle d'une cohérence impressionnante, tout en ménageant au fil des titres une constellation de rythmes et d'humeurs contrastées.

Un accent placé sur les textures qui trahit une volonté d'habiller de neuf une écriture de chansons résolument pop: «Nous sommes attachés à l'idée de faire de vraies chansons, confirme Manuel. L'électronique, le sampler en particulier permet surtout de manipuler les sons de guitare, de batterie, d'élargir la tessiture de notre musique.»

A l'origine de cette ouverture sur l'espace, symbolisée par la carte du ciel qui orne la pochette, la recherche constante de sensations musicales inédites est perceptible dans les propos de Julien, multi-instrumentiste aux références éclectiques, du Art Ensemble of Chicago à Will Oldham: «Les frontières géographiques et stylistiques ne s'appliquent plus vraiment au monde musical. Pour nous, être perçus comme un «groupe suisse» n'a plus aucun sens. A l'étranger, cela est une chose acquise, mais ici, on trouve encore des bacs spéciaux chez les disquaires pour les artistes du cru. C'est absurde!» Publié sur Spirit, un label français responsable des parutions de Calc ou de Papas Fritas, Ursa Major mériterait en tout cas de figurer dans le bac des quelques «ovnis musicaux» dont l'existence améliore le quotidien. Première étape, avant celui des «albums de l'année»?

Sinner DC en concert le 28 fevrier au Bleu Lézard de Lausanne et le 23 mars au Fri-Son de Fribourg.

Ursa Major (Spirit/Disques Office).