Cinéma

Dans «Us», les bourgeois ont raison d’avoir peur de leur ombre

Sous le soleil californien, les membres d’une famille africaine-américaine aisée se confrontent à leurs doubles pleins de ressentiments. Jordan Peele signe une comédie fantastique inquiétante, dans la veine de «Get Out»

Quand elle avait 6 ans, Adelaïde a déjoué la vigilance de ses parents et s’est faufilée dans une attraction foraine isolée, La Forêt de Merlin, un labyrinthe tapissé de miroirs et rempli d’échos. Elle s’est trouvée nez à nez avec son double. Elle a dû consulter une psychologue.

Les années ont passé. Adelaïde (Lupita Nyong’o) est mariée au sympathique Gabe Wilson. Elle a deux beaux enfants, Zora, une adolescente rivée à son portable, et Jason, un kid farceur qui aime se cacher derrière un masque de loup-garou. La famille part en villégiature dans son bungalow de Santa Cruz. Sur la plage, Adelaïde a des bouffées d’angoisse, liées à son vieux trauma et une série de coïncidences troublantes.

Le soir, quatre intrus vêtus de rouge s’invitent. Ils sont les doubles, vindicatifs, grotesques et terribles de la famille Wilson, leurs ombres. Le père pousse des cris de ptérodactyle, la mère feule des menaces d’une voix étranglée, la fille affiche un rictus effrayant, le fils cache ses cicatrices sous un masque de bourreau… La nuit sera longue et sanglante.

Tentation gore

Jordan Peele a marqué les esprits avec Get Out, un aggiornamento de Devine qui vient dîner ce soir à la sauce gore, une satire sociale conjuguant le suprémacisme blanc et les travaux du Dr Frankenstein. Avec Us, il reconduit le mélange de comédie sociologique et de fantastique horrifique qui a fait son succès en hybridant La nuit des morts-vivants avec la thématique de l’ombre perdue, développée dans des contes comme Peter Schlemihl ou Peter Pan.

Le titre du film, Us, c’est «nous», mais aussi les initiales de «United States», ce qui légitime une lecture politique. Apparus en 1968 dans l’effervescence du mouvement des droits civiques, les zombies de George A. Romero symbolisaient ces citoyens de seconde classe qu’était la population africaine-américaine. Issus des milliers de kilomètres souterrains creusant le sous-sol états-unien, les doppelgänger de Jordan Peele sont des activistes de la lutte des classes et de l’égalité raciale réunies. L’Adelaïde d’en bas emmenant ses compagnons d’infortune vers la lumière est une figure révolutionnaire. La paire de ciseaux qu’elle brandit sert à couper les liens les unissant à leurs maîtres.

L’argument d’Us est effrayant et fascinant. Malheureusement, comme dans Get Out, le réalisateur succombe à la tentation gore. La métaphore perd paradoxalement en puissance lorsque l’invasion des ombres touche l’ensemble de la planète. Un dialogue soutenu entre ceux qui vivent sous le soleil et leurs jumeaux de l’ombre aurait été autrement inquiétant que de grands coups de tisonniers dans la figure.


Us, de Jordan Peele (Etats-Unis, 2019), avec Lupita Nyong’o, Winston Duke, Elisabeth Moss, Anna Diop, Tim Heidecker, 1h56.

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