Entretien

«Mon utopie: que l’Europe soit enfin populaire»

Auteur adulé, Laurent Gaudé retrace l’aventure européenne, de 1848 à aujourd’hui, dans un poème fervent, qui pourrait marquer le Festival d’Avignon en juillet. Paroles d’un écrivain qui a du souffle et des convictions

Au bout du couloir, une barbe de cavalier du désert. Laurent Gaudé reçoit dans un bureau qui confine à la cellule monacale. Une alvéole rudimentaire au rez-de-chaussée d’un hôtel particulier, siège des éditions Actes Sud à Paris.

D’où vient le fait qu’il est tant aimé? Que des adolescents passent à leurs parents le dernier Gaudé? Qu’on se raconte la poussière et le sang du Soleil des Scorta, l’orgueil de Salina, l’héroïne de Salina, les trois exils, son avant-dernier livre?

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De cette douceur de caravansérail avec laquelle il vous accueille à l’instant. Du sillon littéraire creusé dans la fureur des siècles. D’un sens de la fable qui emporte comme le fleuve en colère. Tendez l’oreille, il vous parle de cette Europe qu’il charrie et qu’il redoute de voir disparaître, celle des peuples, celle des sages qui l’ont voulue après la barbarie de la Seconde Guerre mondiale.

Nous, l’Europe, banquet des peuples est le poème d’un convaincu, un cortège épique pour fouetter un désir émoussé. Ce banquet vivra dès juillet au Festival d’Avignon, porté par le metteur en scène Roland Auzet et des acteurs taillés pour les équipées, dont le Neuchâtelois Robert Bouvier – qui coproduit le spectacle avec la Compagnie du Passage.

Le Temps: Pourquoi avoir choisi la forme poétique?

Laurent Gaudé: Au départ, il y a cette question: comment raconter notre histoire? On appartient aussi à un récit. Il fallait donc trouver la voix. J’ai choisi celle de la poésie, dans la continuité de mon recueil De sang et de lumière. Ce sont des poèmes ramenés du Kurdistan irakien, de Port-au-Prince, de la jungle de Calais. Ces textes ont libéré un sillon d’écriture.

Quel est le pouvoir du poète face à l’actualité?

Si je suis allé à Port-au-Prince, à Calais, c’était pour répondre à une commande journalistique. J’ai écrit les articles, mais j’ai ressenti le besoin de revenir sur ces événements avec une autre langue. Les mots du journaliste ont leur nécessité, mais il n’y a aucune raison de se priver de ceux du poète, qui créent des espaces de compréhension parfois inouïs. J’aurais adoré que Hugo nous raconte les attentats de Paris.

Pourquoi embrasser l’Europe à partir de cette date butoir de 1848, celle du printemps des peuples?

Je voulais parler de la construction européenne. Le XIXe siècle est la matrice de notre Europe, avec les naissances de l’Italie, de l’Allemagne. D’autre part, il existe un parallèle entre la révolution industrielle et la révolution numérique que nous vivons. Le charbon, la locomotive changent les vies à toute vitesse. C’est un moment enivrant de possibles, d’imagination, de fortunes bâties en quelques semaines… Mais dans les ornières, croissent le prolétariat, la prédation, etc. Si notre révolution numérique est possible, c’est aussi parce qu’il y a des esclaves qui travaillent à tout ça.

Quel a été votre travail littéraire?

J’ai amassé quantité de matériaux et j’ai identifié des motifs. Je les ai travaillés comme un peintre. Certains m’ont accompagné tout au long du récit, celui du banquet notamment. Le mot est beau. Il dit la réunion, la fête, ce qui manque aujourd’hui. Il annonce aussi les négociations de l’après-Seconde Guerre mondiale, tous ces moments où les Européens se sont mis autour d’une table pour décider quelque chose.

Notre Europe est le fruit d’une sagesse?

D’une prudence en tout cas. Ses fondateurs ont eu raison. Parce qu’ils avaient vu où la passion des peuples menait. Mais le temps a passé, on n’en est plus là. Ce qui manque aujourd’hui, c’est ce qu’ils ont écarté hier. Or il faut réintroduire cette ferveur. On n’y arrivera pas sans.

Ce texte est un fleuve; seize chants, ça paraît colossal pour le théâtre…

La version théâtrale sera différente du texte publié. Elle est née d’une rencontre avec Roland Auzet. Je lui dis que j’écris Nous, l’Europe, il s’emballe. J’ouvre alors un deuxième chantier d’écriture. Ce qui demeure, c’est le chant, la chronologie. J’ai fait des coupes et apporté des ajouts.

Assistez-vous aux répétitions?

De septembre à avril, on s’est vus avec Roland. Je lui apportais une version. On en discutait. Et je retournais à l’établi! J’étais aux premières répétitions à Neuchâtel en avril, au moment où les comédiens découvraient le texte. Puis je suis retourné voir le travail à Perpignan. Les acteurs étaient assez avancés pour avoir des sensations de durée. On a opéré des coupes pour qu’il n’y ait pas de ventre mou. L’enjeu est que l’épopée roule sans tomber dans la grandiloquence.

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Le mot «peuple» scande le poème. Que signifie-t-il pour vous?

Il est difficile de l’identifier. On a chacun son peuple, mais j’ai une certitude: rien ne se fera de durable s’il n’est pas là. D’où l’envie qu’il entre en scène. Même s’il peut se tromper…

Et favoriser le pire…

Oui, mais il y a ce mystère, ces circonstances où un peuple en colère rencontre des artistes, des intellectuels, porteurs d’un idéal de la société. Il faut cette alliance pour qu’un monde bascule. Le peuple seul, ça donne une jacquerie. Et les penseurs seuls, même quand ils ont une vision formidable, ne peuvent pas changer le réel.

L’Europe sera-t-elle un jour populaire?

C’est le rêve, l’ambition. Le théâtre populaire si cher à notre histoire allie l’exigence intellectuelle, artistique, et la nécessité d’une adresse à tout le monde. Que l’Europe soit populaire ainsi, c’est une utopie au plus beau sens du terme.

Pourquoi cet amour du théâtre?

Je suis bouleversé à chaque fois qu’un comédien rend vivants des mots écrits en retrait du monde. Cette émotion n’a pas de prix.

L’écriture passe-t-elle par la bouche chez vous?

J’écris à haute voix mes romans, mes pièces, mes poèmes. Cela se passe après que j’ai établi la structure du livre, son plan. Dans les dernières semaines, je lis et relis comme un barde; je fais tourner le texte pour le poncer, pour que ça coule le plus fortement possible. Je travaille sur ce qui permet de prendre appui quand on le dit, la répétition d’un mot par exemple. J’ai constaté que «charbon» revenait deux fois en quelques lignes. Je me suis dit qu’il fallait profiter de sa présence, de sa résonance: c’est devenu l’unité d’un chant.

D’où le caractère incantatoire de vos textes?

Oui. Je voudrais que le lecteur reçoive quelque chose d’une voix… J’aspire à remettre dans l’écrit le muscle et l’énergie qui sont le propre de l’oralité.

Quel est votre rituel d’écriture?

J’écris à la main, sur des feuilles blanches non reliées. Ma hantise, c’est que ces feuillets s’égarent. Je les garde dans des dossiers qui deviennent des archives. Ma première version est manuscrite. Je tape après, ce qui permet de faire une vague de changements et d’amorcer une seconde version.

Comment faites-vous pour être si prolifique?

J’ai toujours aimé mener de front deux chantiers, un roman et une pièce ou une nouvelle. Il y a un moment où il faut laisser un texte de côté. Il travaille dans le tiroir, tout seul qui plus est! Quand on le reprend, on fait un bond en termes de vitesse.

Quand avez-vous su que vous seriez écrivain?

La première fois que j’ai ressenti une ivresse, un profond plaisir, c’est quand j’ai écrit ma pièce Onysos le furieux. C’était au milieu des années 1990, j’avais 23 ans. Mais on devient écrivain quand le monde vous met dans cette position-là. Le succès de La Mort du roi Tsongor en 2002 m’a permis de vivre cette passion.

Vos parents sont psychanalystes. Que leur devez-vous?

La famille était un endroit où l’écriture était portée haut. Mes parents m’ont amené au théâtre, dès mon plus jeune âge, parce qu’ils aimaient ça. Parce qu’ils étaient psychanalystes, ils m’ont appris que les mots avaient une force, qu’ils pouvaient détruire des vies, aliéner, libérer, guérir. Ça a pu nourrir mon désir d’être écrivain. Puisque la parole est si puissante, alors écrivons!

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Qui vous a donné envie d’écrire?

Je pourrais citer les poètes découverts au lycée, du Bellay et l’aventure de la Pléiade. Entre 15 et 20 ans, j’ai été captivé par ces histoires de bandes. Le surréalisme, c’était pareil. J’ai adoré cette audace, ces dandys écorchés qui disaient «merde» au vieux monde. Mais l’auteur qui m’a montré la voie, c’est Bernard-Marie Koltès (1948-1989). En lisant ses pièces, j’ai découvert qu’on pouvait raconter une histoire d’aujourd’hui, de dealer et de client par exemple, dans une langue magnifique qui porte la richesse de la littérature. Koltès m’a libéré.

Vous voyez-vous des points communs avec lui?

Celui-ci au moins. La personne qui m’a initié au théâtre, c’est l’acteur Hubert Gignoux, un patriarche impressionnant, un artisan de la décentralisation. Il avait fait de même avec Koltès. Le théâtre possède cette grandeur: on peut recevoir des choses de gens morts ou qu’on ne croisera jamais. La transmission se joue par ruissellement.

Quel est le livre que vous aimez offrir?

Chronique d’une mort annoncée de Gabriel Garcia Marquez, auteur que je vénère. Dans la solitude des champs de coton de Koltès. Plus récemment, Le Doux Parfum des temps à venir de Lyonel Trouillot.

Vous êtes un écrivain qui fédère, que les salons du livre, les lycées, les médiathèques s’arrachent. Cette ferveur est mal vue par certaines coteries…

Le metteur en scène Antoine Vitez défendait, dans les années 1970-1980, la notion de «théâtre élitaire pour tous». Tous les intellectuels applaudissaient. L’idée de «roman populaire» est en revanche suspecte. Or «la littérature élitaire pour tous» est un merveilleux idéal, dans lequel je me retrouve.


«Nous, l’Europe, banquet des peuples», Festival d’Avignon, du 6 au 14 juillet; www.festival-avignon.com

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