Erik Olin Wright est un grand nom des sciences sociales américaines, mais il n’est guère connu du grand public, et encore moins du grand public francophone: Utopies réelles est son premier ouvrage traduit en français, alors même que ses travaux sont depuis longtemps largement discutés sur la scène scientifique internationale. Ecrit pendant la période d’agitation mondiale de 2007-2009, paru au plus fort de la crise, ce livre se veut une contribution constructive aux scénarios de sortie du capitalisme.

De la crise, Utopies réelles en a d’une certaine manière profité. Alors que Wright s’intéressait de longue date (il a commencé sa carrière académique en 1970) aux alternatives aux institutions sociales existantes, la crise de 2008 est venue brutalement infirmer le credo thatchérien qui prévalait jusqu’alors, selon lequel «il n’y a pas d’alternative» (sous-entendu: au capitalisme).

A travers le monde entier, les sciences sociales critiques y ont gagné un nouveau souffle. C’était donc en quelque sorte une aubaine pour Wright, qui a toujours clamé haut et fort son adhésion à une «science sociale émancipatrice», par quoi il faut entendre une «connaissance scientifique systématique du fonctionnement du monde» visant «l’élimination de l’oppression et la création des conditions favorisant l’épanouissement humain».

Transformation sociale

En professeur qu’il est, et tout engagé qu’il soit, Erik Olin Wright aborde la question centrale qui l’anime – celle de la sortie du capitalisme – de manière modérée et didactique. On ne trouvera ici nulle envolée lyrique ni appel aux bons sentiments, juste un exposé sobre et exceptionnellement clair des enjeux d’une théorie sociale pour notre temps.

Le credo qui traverse toutes ses analyses est qu’il faut renforcer le pouvoir d’agir social au sein de l’économie; ceci suppose entre autres choses une théorie de la transformation sociale, qui offre à Wright l’occasion des meilleurs développements (4 chapitres) de ce gros livre (plus de 600 pages).

Budget participatif municipal

L’aspect le plus original du travail de Wright réside dans son approche institutionnelle de la transformation sociale. Il l’exprime très clairement dans sa préface à l’édition française:

«Au lieu de domestiquer le capitalisme en imposant une réforme par le haut ou de briser le capitalisme par le biais d’une rupture révolutionnaire, l’idée centrale consiste à éroder le capitalisme en construisant des alternatives émancipatrices […]. Les utopies réelles sont des institutions, des relations et des pratiques qui peuvent être construites ici et maintenant, qui préfigurent un monde idéal et qui nous aident à atteindre cet objectif post-capitaliste.»

C’est ainsi qu’il développe particulièrement quatre institutions de ce type, auxquelles son livre veut conférer un cadre théorique global: le budget participatif municipal, Wikipédia («un moyen anticapitaliste de produire et de disséminer le savoir et la connaissance»), les coopératives de travailleurs autogérées (telle cette entreprise à succès du Pays basque) et le revenu de base inconditionnel.

Autant d’exemples dont il dissèque les tenants et les aboutissants de la manière la plus pédagogique qui soit, discutant avec soin maintes positions de théoriciens contemporains – au point qu’il ne serait pas étonnant que ce livre soit en fait le texte de ses cours dispensés à ses étudiants du Wisconsin. Car ce livre-programme peut en effet tout aussi bien se lire, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, comme l’un des meilleurs manuels des critiques du capitalisme à ce jour.


Erik Olin Wright, «Utopies réelles», traduction de l’anglais (Etats-Unis) par Vincent Farnea et João Alexandre Peschanski, La Découverte, 614 p.