Le Festival de Cannes adore programmer en compétition, à côté des grandes signatures, des noms plus confidentiels qui, parce qu'ils sont hissés soudain à la hauteur des cinéastes renommés, deviennent de dangereux outsiders en un clin d'œil. Lors de la dernière édition, ce fut Uzak. De fait, avec Elephant de Gus van Sant (Palme d'or et meilleure mise en scène) et Les Invasions barbares de Denys Arcand (scénario et interprétation féminine), ce film turc a brûlé la politesse au grand favori, Mystic River de Clint Eastwood: Nuri Bilge Ceylan, son auteur, a remporté le Grand Prix du jury dirigé par Patrice Chéreau, et ses deux comédiens principaux, Prix d'interprétation masculine ex-aequo, ont été jugés supérieurs au phénoménal trio eastwoodien Sean Penn, Tim Robbins et Kevin Bacon!

Faut-il en conclure qu'Uzak est plus important que Mystic River, notre film préféré de 2003? Certainement pas. Disons que les deux partagent certaines thématiques – les chemins de vie qui divergent, la tentation de disparaître, l'effacement de la mise en scène devant des visages d'acteurs – et qu'à cette constante de l'effacement, Uzak va très loin. Faut-il vraiment citer les noms d'Andreï Tarkovsky, d'Abbas Kiarostami, de Theo Angelopoulos ou de Robert Bresson pour faire comprendre où lorgne Nuri Bilge Ceylan depuis son premier court métrage? C'est le jeu naturel de références cinéphiles qui se met toujours en place devant une signature nouvelle. Sauf que Nuri Bilge Ceylan le soumet à caution: lors d'une scène drôlissime, l'un des deux personnages principaux glisse, bien décidé à la regarder jusqu'au bout, une cassette du Stalker de Tarkovsky dans son magnétoscope, mais il s'ennuie très vite et lui préfère un film porno!

«Uzak», en turc, signifie «lointain», «distant». Comme ses deux personnages principaux: le citadin Mahmut donc (Muzaffer Özdemir) et son cousin de la campagne Yusuf (Mehmet Emin Toprak). Et quand Yusuf débarque à Istanbul pour y loger chez Mahmut, tout est en place pour un beau récit de fraternité, d'entraide, de victoire sur la récession économique. Or non, dans une narration qui ménage la lenteur autant que la surprise, il se trouve que Mahmut ne se souvient plus de son arrivée et que, rapidement, Yusuf parasite l'espace vital de son cousin, appartement de célibataire qui semble fossilisé. Nuri Bilge Ceylan recourt à une grammaire simple, à des cadres très précis (il est également photographe) pour exprimer, plutôt que par les mots, ce rapprochement familial impossible: Mahmut étant toujours filmé sous le même angle quand il regarde la télévision, il suffit au cinéaste de changer d'axe pour faire comprendre, sans montrer davantage que son bras, quand Yusuf s'assoit à son tour devant le poste.

La cohabitation, dans Uzak, s'exprime donc d'abord en termes d'occupation du cadre. Parce que les points de vue respectifs des personnages sont divergents: Mahmut est un photographe qui vend son talent pour des campagnes publicitaires qu'il déteste et couche avec une maîtresse qu'il n'aime pas; Yusuf, lui, n'a rien, ni travail ni femme, et quand il croit décrocher enfin le poste de marin qui lui ouvrira le monde, la neige tombe sur Istanbul et son paquebot est pris dans les glaces. Comme une autre déclinaison du titre, «lointain», chaque arrière-fond paraît ainsi se défiler face aux ambitions des personnages et chaque décor se voile derrière les volutes des innombrables cigarettes que les cousins grillent jusqu'à leur séparation.

Ces compositions formelles époustouflantes sont le fait d'acteurs amateurs et d'une équipe de tournage très réduite: cinq personnes en tout, dont Nuri Bilge Ceylan qui signe tout, du script à la photographie, tandis que son épouse est à la fois actrice et décoratrice. Une manière plus sûre pour le réalisateur, sans doute, de rester, au contraire de ses personnages, totalement fidèle à ses convictions et à ses rêves.

Uzak, de Nuri Bilge Ceylan (Turquie 2002),

avec Muzaffer Özdemir, Mehmet Emin Toprak.