Voilà bien un film auquel on ne pourra pas reprocher d'avoir manqué d'ambition! Cinéaste à éclipses, le franco-roumain Radu Mihaileanu (lire interview dans le Samedi Culturel du 26.03.2005) s'est passionné pour l'histoire des Falashas, ces juifs d'Ethiopie rapatriés en Israël dans deux grandes opérations baptisées respectivement Moïse (1984-5) et Salomon (1991). Plutôt que sur cet exploit du Mossad, le cinéaste a préféré se concentrer sur leur intégration problématique. Touché! Malgré un récit à rallonge, limite mélo larmoyant, il a réussi cette rareté: un film grand public qui n'ignore pas la complexité et une fiction qui ne perd jamais de vue ses bases documentaires.

Le premier bon choix réside dans un angle d'attaque oblique. Fidèle au thème de l'imposture, déjà présent dans Trahir et Train de vie, le cinéaste a en effet décidé de raconter l'histoire d'un enfant chrétien, que sa mère a fait passer pour juif pour qu'il échappe à la famine! Arrivé en Terre sainte, et malgré son adoption par une famille laïque de gauche, Schlomo grandira ainsi avec la peur qu'on découvre son secret, à savoir qu'il n'est ni juif ni orphelin, juste noir. Sur presque vingt ans, le film profite de ce parcours intime tout sauf évident pour révéler nombre de tensions qui traversent la société israélienne.

Le danger d'un tel projet résidait dans sa générosité affichée, la saga too much façon Claude Lelouch. Heureusement, Radu Mihaileanu ne mange pas plus de ce pain-là que du minimalisme distancié à la Amos Gitaï. Malgré les partis pris d'un écran large et d'une musique lyrique, il s'est concentré sur la justesse de la moindre scène. L'évolution crédible de Schlomo, pourtant incarné par trois acteurs différents, est la clé de sa réussite. A partir de là, le cinéaste peut analyser la difficulté de l'exilé à se forger une identité, épingler un racisme qui sévit en Israël comme ailleurs ou pointer les contradictions d'une gauche patriote, tout passe. Jusqu'à une fin ouverte (Schlomo retrouve-t-il ou non sa vraie mère?), on est saisi par ce terrible destin, qui n'est plus que celui des seuls Falashas, mais de tous les orphelins de leur terre.

Va, vis et deviens, de Radu Mihaileanu (France-Israël-Italie 2004), avec Yaël Abecassis, Roschdy Zem, Moshe Agazai, Moshe Abede, Sirak M. Sabahat, Yitzhak Edgar.