Cette fois, les jeux semblent faits à Avignon, après la grève d'hier, date à laquelle le festival aurait dû s'ouvrir. Rares sont aujourd'hui les voix à appeler au maintien du plus célèbre des rendez-vous théâtraux de l'été. Seul Bartabas, maître en fantasmagories équestres, ose encore se cabrer. Pour le reste, de Bernard Faivre d'Arcier, directeur du festival, au très militant metteur en scène Stanislas Nordey, la plupart des ténors réclament, pour ouvrir le bal, le retrait du protocole d'accord portant sur la réforme du régime de l'intermittence. (Lire ci-dessous.)

Tard, dans la nuit de mardi à mercredi, une nouvelle assemblée générale du in (le off, lui, rassemble 600 compagnies hors programme officiel) réunissant compagnies invitées, techniciens et personnel administratif, devra pourtant encore se prononcer: grève pour mercredi ou pas. Si le mouvement est reconduit, alors la messe sera quasiment dite: Bernard Faivre d'Arcier s'est engagé à prendre une décision rapidement.

Pas d'extase provençale cette année? Les milliers de manifestants qui ont pris d'assaut, hier sur le coup de 15 heures, la cité pontificale, affluant de Toulouse, Bézier, Le Mans, etc., n'en veulent pas dans ces conditions. Oui, la France de l'intermittence était bien présente mardi sous un ciel brûlant comme l'enfer, rue de la République, axe cardinal de la ville papale. Dix mille peut-être, banderoles rouges frappées du sigle CGT, beaucoup de sans-attaches syndicales aussi, des sans-grades de la scène aux abois surtout. Tous déterminés à faire reculer le gouvernement Raffarin. Haut les cœurs!

Sur un kilomètre, rue de la République, c'était donc procession. Un chemin de croix, avec ses stations: la gare d'abord où l'on se compte, le MacDonald's ensuite où l'on se défoule («Libérez José Bové»), la place de l'Horloge où l'on salue une myriade de touristes éberlués, le parvis du Palais des Papes où l'on se lâche enfin, chant de colère pour opéra sauvage. Devant la porte d'apparat pontificale, un acteur joue le Christ, cloué sur une croix blanche et flagellé par une grenouille de bénitier capitaliste, affublée d'une pancarte: Medef.

Mais pourquoi diable tant de fureur? «Parce qu'on n'en peut plus, monsieur, parce qu'on veut crever la tête haute.» Mais le ministre de la Culture, Jean-Jacques Aillagon, n'a-t-il pas promis lundi des aménagements de l'explosif protocole d'accord, dont l'application serait reportée en 2004, ce qui est en soi une concession? N'a-t-il pas annoncé un crédit de 20 millions d'euros pour favoriser l'emploi auprès des jeunes compagnies?

«Qu'est-ce que vous croyez qu'on va faire avec ces 20 millions?» lance Philippe Beheydt, auteur et metteur en scène belge établi à Paris, 31 ans. «Je ne suis pas subventionné. Pour La Monstre de la Suissesse Emanuelle Delle Piane, mes deux comédiennes ont travaillé deux mois, payées par la caisse des intermittents. Moi, je me suis endetté pour être ici et mon salaire mensuel ne dépasse pas 1500 francs suisses. Si l'accord entre en vigueur, c'en est fini des centaines de compagnies comme la mienne. Alors, je suis prêt à sacrifier les 20 000 francs que m'a coûtés cette production et à faire grève jusqu'au bout.»

Régis, 35 ans, et Marianne, son amie, sont sur la même ligne. Le premier est régisseur son au festival in, la seconde travaille dans l'audiovisuel depuis dix ans, diplômée de la FEMIS, l'école de cinéma française la plus cotée. «Je suis prêt à faire grève, dit Régis. Mais je ne veux pas que le choix des travailleurs du in s'impose au off. Les troupes du off sont dans une autre logique. Si elles ne peuvent pas jouer, beaucoup feront faillite et laisseront de terribles trous dans le tissu social: ces compagnies, qui jouent dans les villages et les petites villes, irriguent le pays. Et on voudrait décapiter cela?»

«Moi, ce qui me révulse, c'est la précarisation de nos professions, lance Marianne, des yeux célestes soudain tempétueux. J'ai 36 ans, je travaille depuis dix ans, j'ai cinq ans d'études et un diplôme en or et je gagne 2000 francs suisses par mois.» Révolte qui nourrit la rime la plus populaire de l'été: cet «Aillagon, démission» qui pullulait hier sur le parvis papal. «J'ai fait mon choix, jetait un metteur en scène toulousain qui propose une création dans le off. Si le in est annulé, je m'alignerai. On nous a tellement dit que nous coûtions cher à la société qu'on verra bien ce qui se passe à Avignon et ailleurs, quand les saltimbanques ne jouent plus.»