Arrive un jour où l’on se dit qu’on n’a plus forcément besoin de définir les mots ou les choses. Dans le domaine du lexique musical aussi: doit-on encore préciser ce qu’on entend par hip-hop, concerto, riff ou accord? A priori non. On prend ici le pari qu’il est un autre terme qui ne nécessitera bientôt plus de notice explicative: drone. Explicitons-le une dernière fois: le drone est une pratique musicale consistant à jouer des notes (ou des groupes de notes) tenues sur une longue durée pour faire apparaître des strates d’entremêlements harmoniques, des accords fantômes, des résonances – voire des continents à la dérive: le drone est un geste qui, souvent, se passe de rythme au profit d’une lente, très lente, pulsation interne.

Un post du blog «Ça sonne» consacré au drone

C’est une pratique immémoriale, qui court les musiques vraisemblablement depuis l’Antiquité et à coup sûr (pour parler de notre portion de planète) depuis le Moyen Age. Elle a connu des flux et des reflux de popularité: on note actuellement un pic entamé dans les années 1960 (avec le Theatre of Eternal Music de La Monte Young) et qui, depuis les années 1990, percole dans différents types de musiques actuelles – chez les revivalistes des modes médiévaux, chez les voyageurs des musiques que l’on dit abusivement du monde, ou dans le rock.

Un point chaud de cette tectonique sonore est apparu à Conthey. Depuis quelque temps résident là deux figures de la scène metal romande: Didier Séverin (de Knut) et Olivier Hähnel (d’Abraham). Ils sont connus pour avoir assuré les parties vocales de leurs groupes respectifs, mais ils ont développé en parallèle, chacun dans leur coin, un goût d’au-delà de la gorge: celui des synthétiseurs analogiques et modulaires – parfaits vecteurs des ondes lentes du drone. Ils ignoraient réciproquement qu’ils étaient voisins; mais lorsqu’ils se sont rencontrés (on n’a pas réussi à savoir si c’était à la boulangerie Zenhäusern ou à la boucherie Bétrisey), ils ont décidé (tout en conviant un troisième larron, Mathieu Jallut, lui aussi un ancien d’Abraham) de faire chauffer en commun leurs envies d’ondulations souterraines sous le nom palindromique et typographiquement ardu de strom|morts (mais où diable sont-ils allés chercher cette satanée barre verticale?).

Métaphoriquement par contre, strom|morts donne parfaitement le la: il sera question chez eux de courants, au sens électrique du terme, avec tout ce que cet imaginaire contient comme bourdonnements. Avez-vous déjà collé l’oreille au pylône d’une télécabine? Essayez et vous entendrez: ça chante d’une vibration métallique profonde et continue. Il y a indéniablement, chez strom|morts, quelque chose de cette esthétique (ils se qualifient d’ailleurs eux-mêmes comme producteurs d'«alpine drone»): ici, les strates musicales sont granitiques et progressivement altérées. Des modulations de fréquences très lentes et des injections très discrètes d’autres veines sonores leur donnent des teintes et des polarisations qui mutent insensiblement. Plantez-vous au pied du mur de la Grande-Dixence par un temps changeant, fixez votre regard sur le Catogne quand vous pénétrez le Valais par l’A9, vous aurez une idée de l’ambiance. Ça bruit et ça vit sa vie à son rythme. Il n’y a pas si longtemps, c’est-à-dire au XVIe siècle, on soutenait encore (relisez le De Subtilitate de Jérôme Cardan) que les pierres étaient des êtres vivants; pourquoi dès lors ne chanteraient-elles pas?

Multitasking

Cette esthétique, Séverin, Hähnel et Jallut l’ont fait fructifier dans une débauche de projets: des disques (leur récent Coronal Mass, sorti sur le label allemand Midira, a récolté les lauriers de The Wire, la bible mensuelle des musiques aventureuses), mais aussi des ciné-concerts (ils tournaient ces derniers mois avec une mise en musique de l’Antichrist de Lars von Trier) ou des installations: à la Galerie du Boléro à Versoix, on peut découvrir (jusqu’au 13 décembre dans le cadre de l’exposition Avant demain) Land of the Warehouses, un dispositif du dessinateur et plasticien genevois Helge Reumann, sonorisé par leurs soins.

Puisqu’il est une matière ductile, accueillante (la basse continue du vielleux médiéval, c’est l’humus dans lequel s’enracinent et croissent les mélodies), le drone est tout naturellement appelé à être une forme de passage entre les univers musicaux. Penser son genre comme un carton d’invitation, strom|morts (et c’est l’un des aspects les plus intéressants du trio) l’a fait en démarrant une série de collaborations (nom de code: Colab-20/21) avec des musiciens d’horizons plus ou moins lointains: sont déjà sous toit une poignée d’épisodes – avec le Neuchâtelois Jonathan Nido (guitariste chez Coilguns), le brutaliste hongkongais Sin:Ned, le duo helvéto-finlandais Fargue (Samuel Vaney et Eeli Helin), ou encore l’Allemand Paul Seidel (batteur chez The Ocean Collective). Les blends à venir (qui vont courir jusqu'à juin prochain) annoncent d’autres belles confrontations – avec la violoncelliste Sheng Jie, la contrebassiste Aline Spaltenstein, ou le pianiste Gérard Massini. Autant d’entrechocs réjouissants.