Exposition

En Valais, plongée dans les méandres du Rêve aborigène

«Before Time Began», première grande exposition de la Fondation Opale, à Lens, explore la fascinante évolution de l’art contemporain aborigène en Australie, qui serpente aujourd’hui entre mystère et modernité

Imaginez le monde avant. Avant l’arrivée des hommes, des animaux, des plantes même. Sur cette plaine vide et infinie ont jailli des créatures semi-humaines, qui se sont ensuite transformées en arbres, en vent ou en étoiles. Cet espace-temps de la Création, parallèle au nôtre, les Aborigènes d’Australie le nomment «Dreaming»: le Rêve – qui n’a rien à voir avec l’expérience nocturne qu’on connaît. Un concept étrange, difficile à concevoir pour l’esprit européen… jusqu’à ce qu’il plonge dans les œuvres de ces natifs d’Océanie. Et se laisse porter par leur mystérieuse énergie.

C’est justement un voyage initiatique dans les confins de l’art aborigène contemporain que propose Before Time Began, première grande exposition de la Fondation Opale. En décembre dernier, cette dernière investissait les quartiers de l’ancienne Fondation Pierre Arnaud, splendide bâtiment aux parois miroitantes perché sur les hauteurs de Lens, en Valais. A la tête de ce nouveau centre d’art, Bérengère Primat, résidente de Crans-Montana et grande collectionneuse d’art aborigène. Une passion qu’elle a tout naturellement inscrite au cœur de la Fondation Opale, avec l’ambition de faire rayonner cette culture traditionnelle en Suisse et en Europe.

Après une rétrospective photographique du militant écologiste Yann Arthus-Bertrand en fin d’année, le centre d’art s’engage aujourd’hui officiellement sur le terrain australien. Qui n’a, contrairement aux paysages, rien de désertique… Sur les deux étages, face à la chaîne des Alpes, près de 80 œuvres d’art aborigène contemporain s’exposent, dont une majorité issues de la collection de Bérengère Primat. Des peintures sur toile, sur écorces et des sculptures qu’on découvre en serpentant entre les parois, aux couleurs chaudes comme l’Ayers Rock, selon un parcours plus ou moins chronologique.

Retour spirituel

La chronologie, justement, est passionnante. Car si les premières traces d’art aborigène remontent à plus de 40 000 ans – des peintures rupestres au nord du pays –, c’est en 1971 seulement que la discipline s’institutionnalise. Avant cela, la créativité indigène s’exprime uniquement dans le cadre de rituels sacrés, selon des traditions transmises de génération en génération: des motifs éphémères venant orner les corps, les pierres, jusqu’à ce que la pluie ou la poussière les balaient.

L’origine de ce basculement? Une douloureuse confrontation. «Jusqu’en 1967, les Aborigènes n’étaient pas considérés comme des citoyens d’Australie. Beaucoup ont été déplacés de leurs terres ancestrales pour former des communautés rassemblant tous les nomades, au centre du pays notamment, explique le commissaire de l’exposition, Georges Petitjean. L’expression artistique leur a alors permis, du moins spirituellement, de retourner sur leurs terres. Et de faire entendre leur voix, car c’est à travers leurs œuvres que beaucoup d’Australiens ont découvert les Aborigènes.»

En 1971, enfin considérés comme des artistes à part entière, ces derniers apprivoisent la peinture acrylique et les supports classiques. Before Time Began expose de nombreuses toiles grand format de type pointilliste, qu’on associe volontiers à l’art aborigène, peintes dans la communauté Papunya, au centre du pays. Comme Rêve des fruits du bush, de Mick Namari Tjapaltjarri, qui raconte en quelques courbes et points organiques la recherche de nourriture dans la végétation. Ou Water Man at Kalipinypa, du faiseur de pluie Johnny Warangkula, dont les ondulations sur un fond ocre évoquent les inondations de 1972. Au milieu du désert, on reconnaît les cercles concentriques, synonymes de points d’eau, l’un des nombreux symboles aborigènes.

Les Sœurs étoilées

Un langage sacré que certains ne souhaitaient pas voir dévoilé à des non-initiés. «Lors des premières expositions, il est arrivé que des groupes venus d’autres communautés décrochent les peintures et se battent littéralement avec les artistes, note Georges Petitjean. Il a donc fallu trouver des stratégies pour masquer ces contenus secrets.»

Les couches de points, juxtaposées, ont justement pu faire office de camouflage, tout comme la répétition délibérée des symboles pour désamorcer leur dimension sacrée. Pourtant, petit à petit, les artistes se sont émancipés de ces codes pour développer leurs individualités. On le sent en déambulant entre les toiles: le Rêve, cette ode aux ancêtres, est toujours omniprésent mais célébré différemment.

Ici, les formes se font minimalistes, les couleurs plus vibrantes; là, un genre de hachures serrées, le rarrk, se donne des airs d’attrape-rêve infini, presque d’illusion d’optique. Ailleurs, ce sont les personnages de BD de Kaylene Whiskey qui prennent le relais pour raconter les mythes originels aborigènes, comme celui des Sept Sœurs. Il raconte que, pour échapper à un homme mauvais qui les poursuivaient au Temps du Rêve, sept sœurs voyageant dans les territoires du Grand Nord se sont transportées jusque dans la Voie lactée puis transformées en étoiles, les Pléiades – et n’ont jamais cessé de se mouvoir dans le ciel depuis.

La loi des femmes

Cette même histoire sous-tend l’une des deux œuvres réalisées spécialement pour l’exposition: une toile de 3 mètres sur 5, collaboration d’une vingtaine d’artistes femmes issues de sept centres d’art de la région APY, en Australie-Méridionale. Dans une vidéo suivant le processus de création, on les voit, assises en tailleur dans différents coins de la toile posée au sol, un pinceau au bout des doigts.

C’est en 2017 que Bérengère Primat est venue à la rencontre de cette communauté, accompagnée de ses enfants. «Ça a tout de suite créé un lien profond. Après avoir vu des photos du centre et m’avoir écoutée, ils ont délibéré et accepté de participer au projet. On m’a fait comprendre que notre collaboration allait durer, que c’était une sorte de responsabilité.»

Le résultat est un patchwork de couleurs vibrantes, spectaculaire dans son ensemble, fascinant dans ses minutieux détails. Le titre de l’œuvre, La loi des femmes est vivante sur nos terres, dit bien la force du lien qui ancre ces artistes, âgées de 30 à 80 ans, à leur communauté et leurs racines. Un groupe d’hommes du même district a réalisé une seconde toile, tout aussi monumentale.

Tourbillon de lances

Le mélange entre traditions et occidentalisation d’un pays en mouvement figure au cœur de l’exposition, jusque dans celui de sa plus surprenante installation, Kulata Tjuta. Du sol au plafond, un tourbillon de plus de mille lances, symboles ancestraux par excellence, semble tournoyer continuellement, emportant sur son passage inéluctable des ustensiles et des photos en noir et blanc. Aujourd'hui, les Aborigènes n'utilisent plus les lances pour chasser mais les vendent aux galeries d'art occidentales ou s'en servent pour sensibiliser les jeunes à leur culture.

Le Kulata Tjuta, imaginé au sein de la communauté APY, a été sélectionné pour intégrer le parcours artistique de la Bienalsur, manifestation d’art contemporain se déployant simultanément en Amérique du Sud et sur d’autres continents, invitée cette année à Crans-Montana. L’occasion de rappeler au reste du monde que l’art aborigène n’a pas perdu de son souffle, au contraire: il est plus fougueux que jamais.


«Before Time Began», Fondation Opale, Lens. Jusqu’au 29 mars 2020. www.fondationopale.ch

Publicité