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Les tentes de Jérôme Leuba dans «#battlefield».
© Annik Wetter

Exposition

Tout le Valais dans un kilomètre carré

Comment créer les conditions d’une attention nouvelle à l’art? Sur le site du Relais du Saint-Bernard, au bord de l’autoroute à la sortie de Martigny, la quatrième édition de la Triennale du Valais joue le jeu de la modestie et du dépaysement

Il n’y a peut-être pas de lieu moins approprié pour une exposition d’art qu’un relais autoroutier. Les visiteurs souvent pressés n’ont pas la disponibilité mentale qu’exige la rencontre avec des œuvres d’art. Quant aux espaces, ils sont aux antipodes des grands cubes blancs que l’on trouve dans les musées, et il peut s’avérer difficile d’y exposer des œuvres dans des conditions satisfaisantes.

Pourtant, le choix des commissaires de cette quatrième édition de la Triennale du Valais d’investir le Relais du Saint-Bernard n’a rien d’absurde. D’abord parce que le motif de la station-service a intéressé durablement les artistes depuis les années 1960. En 2014, l’artiste suisse Olivier Mosset a, par exemple, réalisé un ambitieux projet sur plusieurs stations de la route nationale 6, en Bourgogne. Ensuite parce que la mythologie américaine de la route résonne tout particulièrement en Valais. Enfin parce qu’un relais autoroutier constitue une excellente métaphore d’un monde de l’art de plus en plus avide d’événements artistiques comme les biennales, et autres triennales, visitées à la vitesse de l’éclair.

Club nautique et téléphérique

Malgré son étendue, avec seize lieux partenaires de Brigue à Monthey, cette triennale fait le choix de la modestie, et se veut ancrée dans la réalité locale. L’expérience qu’elle offre aux visiteurs est donc tout autre que celle des grands événements qui rythment les saisons artistiques.

L’intelligence des commissaires est d’avoir utilisé le site tout entier. Une trentaine d’œuvres d’artistes suisses et internationaux ont ainsi été installées au relais et en extérieur, dans les proches alentours. Bien connu des Valaisans, le site offre un paysage atypique, et curieusement photogénique, dont l’inventaire prête à sourire: une station, deux étangs, des plages, un club nautique, un téléphérique, un parc d’attractions, des montagnes, une autoroute, des pylônes électriques, une éolienne, des vergers, un élevage industriel de poulets, et même un fort militaire.

Simon Lamunière, l’un des trois commissaires, le décrit d’ailleurs comme emblématique: «En 1 km², il y a tout le Valais.» Il condense également, comme il l’explique encore, toutes les questions d’une société en plein changement, et notamment le rapport au loisir, à la nature, au commerce et au tourisme. Quelle peut être la place de l’art dans ces transformations? Doit-il devenir toujours plus événementiel? Plus commercial? Peut-il toucher tout le monde?

Réalité anxiogène

En forme de réponse, un ensemble d’œuvres offre une vision sarcastique de la société du tourisme accéléré. Sur le parking, la Mitsubishi brûlée-vernie de Laurent Faulon trône au milieu de voitures en état de marche, tandis qu’un ensemble de tentes, installées par Jérôme Leuba (#battlefield, 2017), ébauchent une fiction dystopique.

Dans l’entrée du marché-relais, au sein de l’espace habituellement dévolu aux expositions du service de promotion du Valais, on retrouve une Jaguar customisée en corbillard par François Curlet. Cette même voiture est mise en scène dans le film qui complète l’installation, une reprise de la comédie loufoque Harold et Maude (Hal Ashby, 1971), dans lequel un jeune homme suicidaire s’éprend d’une octogénaire.

Les allumettes et les sucres d’Alexia Turlin, distribués dans les magasins du relais, et le Générateur d’ondes vibratoires positives infinies de Vidya Gastaldon évoquent de même une réalité anxiogène, faite de dépression généralisée, dont il faudrait s’échapper.

Jeu de piste

Si l’on peut apprécier la douce ironie qu’il y a à détourner un espace de commerce et de loisirs pour y faire une exposition, il faut reconnaître que l’activité quotidienne du relais parasite souvent l’accès aux œuvres qui y sont installées, pas toujours mises en valeur, ou visibles. Et c’est vraiment en extérieur que la triennale est la plus convaincante.

La déambulation d’une pièce à l’autre est pensée pour conduire les visiteurs aux confins du site. On longe d’abord une œuvre gonflable de Lang et Baumann qui flotte sur l’étang (Comfort #16, 2017), comme un écho abstrait aux bouées géantes qui amusent tant les visiteurs de parcs d’attractions. Il a d’ailleurs fallu renforcer la structure de l’œuvre car les baigneurs l’escaladaient allègrement. Puis la promenade mène au bord des étangs, le long de vergers, et enfin dans une réserve naturelle, à la jonction de la Dranse et du Rhône, dans ce qui s’apparente à un jeu de piste.

Le corps absent

Certaines œuvres sont littéralement cachées, comme Les Louves, de Céline Peruzzo, une étrange et élégante sculpture faite de tréteaux de bois recouverts de fourrures, qui semble rendue à la nature, au milieu des roseaux du bord de l’étang. D’autres sont furtives, comme la très belle installation de Roman Signer. D’autres, enfin, semblent quasiment à l’abandon.

Vers la fin du parcours, une série d’œuvres mettent en scène l’image d’un corps absent, comme ces bottes de Delphine Reist (Surveillant, 2017) ou l’Autoportrait de Fabrice Gygi en randonneur de montagnes, qui semble se reposer, à l’abri des regards.

Il est rare de passer plus de vingt minutes dans un relais routier. L’expérience du site en elle-même vaut le détour. Si le bruit de l’autoroute ne faiblit jamais, on passe, en s’éloignant progressivement de la civilisation, du commerce à la contemplation, de la mécanisation automobile à la libre circulation promise par la marche. 


Triennale d’art contemporain Valais, Relais autoroutier du Saint-Bernard ainsi que dans seize institutions partenaires entre Brigue et Monthey, jusqu’au 22 octobre.

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