Une certitude après ce Casimir et Caroline poignant d'un bout à l'autre: Valentin Rossier aime les romances. A condition qu'elles soient écarlates. Le metteur en scène genevois, 38 ans, a un faible pour les musiques rauques, les voix de nuit qui font haïr l'aube, Adriano Celentano ou Leonard Cohen. Et ce goût musical donne des spectacles sanguins et mélancoliques à la fois, à l'image de celui que l'Helvetic Shakespeare Company offre ces jours à Genève. Empoigné ainsi, le chef-d'œuvre du Berlinois d'adoption Ödön von Horváth s'impose au Loup comme l'une des plus belles créations de l'automne.

De Valentin Rossier et de sa bande, on sait depuis leur Roméo et Juliette il y a une demi-douzaine d'années qu'ils privilégient d'abord le jeu. L'acteur, donc, mais pieds au plancher. Ce qui ne signifie évidemment pas qu'il soit livré à lui-même. Il est au contraire cadré – au sens cinématographique du terme. Par le décor, pauvre et sensuel généralement, et par les lumières surtout qui taillent dans l'obscurité les silhouettes.

Casimir et Caroline, miroir vérolé de l'Allemagne en manteau de cuir des années 1930, est donc cadré, fidèle aux ombres inquiètes de l'expressionnisme allemand, le cinéaste Fritz Lang par exemple. Tout va à l'essentiel ici: une chute de rideau cramoisi tombant des cintres à main gauche, une autre à main droite et entre les deux une ouverture béante. Au-delà, une palissade bouche l'horizon. Tel est le dispositif imaginé par Pierre Mercier.

L'art du metteur en scène consiste alors à jouer de cette profondeur de champ, à alterner gros plans intimes à l'avant-scène et plans lointains mais resserrés. Il projette ainsi d'emblée Casimir (Mauro Bellucci, noueux et ombrageux, magnifique) et Caroline (Elodie Weber, très belle, elle aussi, en électron libre qui cherche son noyau) sur les devants, amoureux sous leur béret, faisant bloc pour la première et la dernière fois. Dans leur dos, tout un monde pressé de découdre les hymens de fortune, figé comme sur les photos de famille: un financier aux abois, un juge amateur de tapin, un voyou (Valentin Rossier) et sa môme. Microcosme social. Au-dessus de leurs têtes, un zeppelin dans le texte, des guirlandes de loupiotes entrelacées au Loup. Petite forêt d'étoiles sauvages.

Tableau donc. Valentin Rossier construit chaque scène comme une carte postale sépia, traversée de reflets pourpre, postant ses acteurs sur son échiquier et traçant des diagonales à très haut voltage dramatique. Caroline, volage, prend ainsi ses aises dans les bras d'Eugène (Roberto Molo, cœur battant sous ciel gris, très bon donc), se perd dans ceux d'un magistrat de guingois (François Berté) et d'un patron marron (Frédéric Polier), se brise encore contre le mur de rage froide de Casimir. Celui-ci réfrène son envie de vomir dans le giron de Ginette (Fanny Brunet), entre deux valses de foire.

Changement de cavalier donc, dans Casimir et Caroline. Et bal musette ombrageux. C'est que la fête est dans l'air. Trompeuse, mais contagieuse. Et l'intelligence de ce cadrage théâtral tient à ceci: suggérer sans cesse la présence d'un hors-champ festif, dans les profondeurs du théâtre. Celui de l'Histoire aussi. Comme pour dire que cette jeunesse en crise n'a pas le choix des armes. C'est la modernité d'Ödön von Horváth. Et c'est la force de Valentin Rossier que de l'avoir ainsi révélée.

Casimir et Caroline. Genève, Théâtre du Loup, chemin de la Gravière, jusqu'au 1er décembre (Loc. 022/301 31 00).