Théâtre

Valentin Rossier: «Je veux célébrer la beauté des classiques»

Acteur racé, le Genevois Valentin Rossier lance un festival dédié aux grands textes. Les enfants de Molière ont rendez-vous dès le 26 avril à la Tour Vagabonde, au parc Trembley à Genève

Ah ce petit swing qui le distingue, mâtiné d’un air de brume. Valentin Rossier chaloupe dans sa cuisine, où il vous reçoit, comme un chat de gouttière. Le Genevois est un matou au poil farouche, mais doux. Sa détente, son ironie mélancolique, son amour du jeu en font un acteur captivant, au service d’Agota Kristof naguère, de Dürrenmatt ces jours – il reprend La panne au Théâtre de l’Alchimic à Genève –, de Shakespeare surtout.

Est-ce parce qu’il n’a aucun sens du temps, comme il le prétend? Il ne vibre que pour les classiques, ces indémodables. Pour en honorer l’audace, il a imaginé un festival de printemps, au parc Trembley à Genève, dès le 26 avril. Trois spectacles s’y joueront: Vincent Bonillo fera reverdir Les précieuses ridicules de Molière, Georges Guerreiro reprendra Le dieu du carnage de Yasmina Reza et Valentin Rossier se frottera à L’île des esclaves de Marivaux.

Distinction de ce rendez-vous: la Tour Vagabonde, cette réplique du Globe de Shakespeare ancrée à Fribourg, qui prend le large dès qu’elle peut, sur ses drôles de pattes.

Le Temps: Encore un festival, mais pourquoi?

Valentin Rossier: D’une part pour célébrer la beauté, la truculence des classiques; d’autre part pour mettre en évidence l’intemporalité des rapports humains. Les théâtres en Suisse romande ont tendance à privilégier des formes mixtes, qui empruntent aux arts plastiques, à la vidéo, à la performance. C’est dans l’air du temps et je ne le conteste pas. Toutefois, les classiques me manquent cruellement, car ils offrent un accès direct à la mémoire. On a encore beaucoup à apprendre de Shakespeare, Tchekhov, Marivaux. Notre ambition, c’est de sensibiliser les jeunes adultes et le grand public à ces merveilles.

Qu’est-ce qui vous attire dans la Tour Vagabonde?

Sa forme, circulaire qui, comme au théâtre du Globe, permet une relation privilégiée entre le public et les acteurs. Par sa dimension – 250 places –, par sa matière, le bois, elle fait vivre une expérience unique.

Quelles sont les vertus des classiques?

La langue d’abord, ouvragée et brûlante pour peu qu’on veuille l’écouter. L’espace-temps ensuite qu’un classique ouvre: il permet de se détacher de l’actualité, de se centrer sur une pensée, sur une vision sociologique, sur une sensibilité poétique. Vivre, le temps d’une représentation, dans l’intimité de ce que l’homme a écrit de plus beau, c’est important.

Pensez-vous vraiment qu’il y ait une demande pour cela?

J’en suis persuadé. Beaucoup de spectateurs ne se retrouvent pas toujours dans les esthétiques contemporaines. Ils aspirent, je pense, à plus de diversité et les classiques en font partie.

Inscrivez-vous ce festival dans la durée?

L’avenir nous le dira, mais nous y travaillons. Cette première édition est un prototype. Elle s’adressera notamment aux classes des écoles genevoises, en partenariat avec le service Ecole et Culture. Si tout se déroule comme nous l’espérons, nous poursuivrons.

Bénéficiez-vous de subventions?

Pas directement. Il y a un an, j’ai demandé à rencontrer les conseillers administratifs de la ville. Ils se sont montrés enthousiastes, mais m’ont prévenu qu’au vu des investissements à venir pour la Nouvelle Comédie, il était impossible de nous accorder une subvention. Il a fallu aller chercher des fonds ailleurs, auprès de la Loterie Romande par exemple. Nous pourrons compter sur un budget de 450 000 francs pour trois spectacles et deux mois d’activité. Pas simple, mais je suis confiant.

Pourquoi avoir opté pour le parc Trembley, sur la rive droite?

Au départ, je souhaitais le Bois-de-la-Bâtie. Mais en raison des travaux, l’implantation de la Tour Vagabonde n’a pas pu se faire. On m’a proposé le parc Trembley, qui me convient parfaitement, ne serait-ce que parce qu’il propose une activité culturelle sur la rive droite, plus pauvre à cet égard que sur la rive gauche. Mais à l’avenir, le festival pourrait se dérouler dans un autre parc. Il pourrait même être itinérant d’une édition à l’autre.


Vous avez dirigé avec succès le Théâtre de l’Orangerie, scène d’été installée au parc La Grange. Le festival s’inspirera-t-il de son esprit?

La Tour Vagabonde sera un lieu d’agrément. On y trouvera une yourte, avec un bar, une terrasse. On pourra s’y restaurer et y converser avant et après le spectacle. Il s’agira aussi d’offrir des clés au public: l’acteur José Lillo, qui est un immense lecteur, déploiera en amont de chaque représentation une vision politique et philosophique de l’œuvre, sans prétention.


Vous avez choisi de monter «L’île des esclaves» de Marivaux, l’histoire d’aristocrates et de leurs valets qui échouent, à la suite d'un naufrage, sur une île gouvernée par des esclaves. Quelle est la résonance contemporaine de ce texte?

Marivaux n’annonce pas la Révolution, il ne saurait d’ailleurs la concevoir quand il écrit L’île des esclaves, vers 1725. Néanmoins, il remet en cause les privilèges attachés à la naissance et met à nu les mécanismes qui gouvernent une société. Son île est celle d’un renversement de l’ordre: les esclaves règnent. Mais feront-ils mieux que leurs maîtres? Il y a un double plaisir ici: celui de la situation et du jeu qu’elle induit; celui d’une langue délicieusement cruelle.


Quelle est la pièce classique que vous offrez?

Hamlet, sans hésiter. Il y a tout dans cette œuvre. tous les questionnements métaphysiques et existentiels. Elles sont rares, les pièces qui acquièrent cette dimension.


Tour Vagabonde Théâtre Festival, Genève, parc Trembley, du 26 avril au 20 juin.

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