Culture

Valentin Villard, enfant de chœur

Il a reçu le don de la musique. Il joue de l’orgue, dirige un chœur, goûte la poésie. Il est un des trois compositeurs de la Fête des Vignerons, le benjamin de l’équipe, et déjà un vieil habitué des réjouissances veveysannes

Ils font la Fête: des librettistes aux compositeurs, «Le Temps» dresse le portrait de cinq acteurs majeurs de la Fête des vignerons.

Retrouvez les autres portraits: 

Lire aussi: Le vigneron monte à sa Fête


En 1999, Valentin Villard était enfant chanteur à la Fête des Vignerons. Il se souvient d’un «esprit de communion. On faisait partie d’un élan festif autour de la célébration d’un travail, d’un terroir. Je sentais un lien fort entre ce qu’on représentait sur scène et ce que les vignerons devaient ressentir au travail.» La légende prétend qu’à la fin des réjouissances, il aurait dit: «Je ferai la musique de la suivante.» Il rectifie: «Ce n’est pas une légende.» Il a effectivement exprimé cette ambition, «avec toute ma naïveté», sur le questionnaire remis aux participants. Aujourd’hui, le rêve juvénile devient réalité, et «c’est amusant comme le passé nous rattrape vite»…

Valentin Villard a une chance folle: le don de la musique lui a été accordé. Il a très vite pris conscience qu’il était différent des autres enfants. Il a dû décider de ce qu’il allait faire de ce don. Le garder en soi ou avoir le courage d’en faire quelque chose?

Il est né dans une famille très mélomane, où l’on écoute beaucoup de musique classique, et aussi de la chanson française, Brassens, Barbara, Brel, la musique des années 1960 et de la Woodstock Generation. Par chance, ses parents ne lui mettent pas la pression, mais l’encouragent. Ils l’inscrivent à l’école Steiner où son talent inné peut s’épanouir. A 8 ans, Valentin compose une première pièce. Il la juge aujourd’hui «amusante». Il cite Frank Martin qui disait de ses premières compositions: «très drôles, très naïves, mais tout reste à faire».

Il a étudié le piano, la clarinette, s’est formé à la Haute Ecole de musique de Genève et au Conservatoire d’Amsterdam. Aujourd’hui, il officie comme organiste à l’église de La Roche et dirige le chœur mixte de Massonnens.

Air immémorial

Enfant, il écoutait Henri Dès et Mozart; quand il s’est mis à étudier, le style classique s’est imposé, sans pour autant supprimer le goût de la variété – adolescent, il faisait des reprises de de Palmas, Sardou, Fugain, Michael Jackson… Au conservatoire, les débordements pop sont canalisés, la tonalité découragée. Ouvert à toutes les expériences, Valentin Villard refuse toutefois de couper le lien avec la tonalité et d’abjurer un langage susceptible de toucher un vaste public. Pour se glisser dans l’univers de Daniele Finzi Pasca et Maria Bonzanigo, concepteur et compositrice principale de la Fête, il renoue avec des mélodies directes, sans céder non plus à la facilité. «Le côté savant entre plutôt dans la marge», dit-il.

Avant ses études, il aurait pu dire que son inspiration musicale fonctionnait par images. Aujourd’hui, «c’est plus compliqué. Il s’agit plus de vécus, de ressentis, de sensations relevant du domaine sensuel». Par exemple, le mouvement de l’herbe couchée par le vent. Ce mouvement de vague procède d’une «belle énergie» qui, semblable aux mots de Stéphane Blok disant le lac, invoque des thèmes musicaux dont l’évidence est définitive.

Ses grands-parents regardaient beaucoup la vidéo de la Fête de 1977: la partition de Jean Balissat, alliant musique savante et musique populaire, a bouleversé Valentin Villard. Pour lui, elle «touche à la perfection». En 1999, celle de Michel Hostettler, devenu un ami, a été une «baffe»: ce premier contact avec la musique contemporaine classique lui a procuré des sensations dignes de Mozart ou de Beethoven. Fantasme de longue date, la Fête devient réalité. Valentin Villard doit à présent «empoigner le taureau par les cornes» et assumer sa légitimité. La valse du Lauterbach, un classique de la Fête, sonnait comme du Strauss chez Balissat; Hostettler y a introduit quelques «éléments amusants» sans trop sortir du cadre; Villard bouscule l’air immémorial, renverse les tonalités, se libère…

Blocs vibratoires

Est-ce parce qu’il joue de l’orgue? La musique de ce descendant indirect du chansonnier Jean Villard-Gilles comporte une dimension sacrée. «Oui. Même mes œuvres profanes ou instrumentales recèlent une sublimation. C’est ce qui nous relie à la poésie.» De son rire sonore, le colosse débonnaire récuse l’image de Bach ou Mozart recevant la musique d’en haut, tel un don divin qu’ils n’ont qu’à retranscrire. Il rappelle l’équation d’Edison, selon lequel le génie c’est 99% de transpiration et 1% d’inspiration. «La volonté de Bach était de toucher à Dieu à travers la musique. Ce n’est pas Dieu qui parle, c’est Bach qui veut parler à Dieu. Si j’atteins cette dimension spirituelle, qui n’appartient à aucune religion, je suis particulièrement fier. Comme si l’aspect sacré m’avait emmené au-delà de ce que j’avais imaginé.»

Quelqu’un lui a dit: «Tu fais vraiment de la musique d’organiste.» Il est effectivement très attaché au phénomène vibratoire, «une sensation physique», et partage avec Messiaen une manière de bâtir la musique en faisant appel à des «blocs vibratoires» fonctionnant les uns par rapport aux autres.

Paysages sublimes

Quand Valentin Villard consacre un œuvre à la poésie, telle Fresque poétique, il se fait un point d’honneur de défendre la littérature romande, non par chauvinisme mais pour sa valeur intrinsèque. Il admire François Deblüe, librettiste de 1977, Jacques Chessex ou Amalita Hess. Et Ramuz pour «son art de la mise en scène poétique où les choses sont à la fois réelles et irréelles, ancrées et rêvées». C’est ce qu’il appelle «musique de la terre qui cherche à s’élever».

Parce qu’il habite en Gruyère et qu’il a des paysages sublimes sous les yeux, nombre de néophytes imaginent que Valentin Villard va composer dans le style de l’abbé Bovet. Cet héritage du XIXe siècle est tout à fait respectable, mais «les auteurs romands n’ont pas une seule et même plume. Il y a de nombreuses manières de vivre la terre. La Fête le démontre. Blaise Hofmann et Stéphane Blok ont des discours très contemporains et ne vivent pas de la même manière l’attachement à la terre». Quand il a fait les vendanges dans la vigne de Blaise, Valentin a ressenti la «jouissance de récolter» et pensé à son propre travail.

«Il a rempli les verres, c’est de l’or, de l’or un peu vert, mais d’une belle limpidité», écrit Ramuz dans La beauté sur la terre. Valentin se désaltère-t-il aux robes d’or ou de vermeil? «Ça dépend du moment. Apéro: blanc. Repas: rouge.»


Repères

1985 Naissance à Lausanne.

1993 Première composition pour piano.

1999 Chante à la Fête des Vignerons.

2012 Master au Conservatoire d’Amsterdam.

2014 Présentation du Magnificat au Victoria Hall de Genève.

2017 Fresque poétique à la Cathédrale de Lausanne.

2019 Fête des Vignerons.

Plus de contenu dans le dossier

Publicité