«C’est vachement gênant», dit-elle, non qu’elle soit particulièrement gênée, mais parler d’elle-même ne va pas de soi. Valentine Mercier a le mérite de la franchise. Elle est arrivée en vélo, robe noire d’été, yeux bleu azur, longue chevelure ondulée. Elle a commandé un sirop de menthe, au restaurant La Nasse, à Genève. Elle se dit «nerveuse», et pourtant, le sourire accompagne chacun de ses mots. On la sent qui se cherche; elle pétille de vie et d’envie de se réaliser.

Pianiste et compositrice, Valentine Mercier, 38 ans, signe un premier album qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. D’abord le titre: Igapo – un mot à consonances exotiques qui veut dire «racine d’eau» en langue amérindienne tupi. Et puis ces musiques, tantôt rythmées, tantôt contemplatives, nimbées d’une mélancolie entêtante. Avec son quartette constitué de Valérie Bernard (violon et alto), Philippe Ehinger (clarinette) et l’Espagnol Jesús Espinosa (contrebasse), la pianiste développe un langage au carrefour du jazz, du classique et des musiques «ethniques». Un melting-pot d’influences qu’elle revendique, tout en y imprimant une note fort personnelle.

«Je n’ai pas un parcours très classique. J’ai commencé le piano seulement vers l’âge de 11-12 ans.» Ni Bach ni Beethoven. «Chez moi, on n’écoutait que des musiques d’ailleurs.» Avec une famille aux origines bigarrées, mêlant sang serbe, irlandais, grisonnais, Valentine Mercier connaît donc l’appel du large très vite. «Mes parents ont vécu deux ans en Colombie avant que je naisse. Ils ont chacun sillonné le continent. A Genève, j’ai grandi au milieu de vinyles et cassettes de musiques sud-américaines, cubaines et africaines.»

Un éventail de styles qu’elle va absorber pour en faire son miel. «A l’âge de 15 ans, j’avais déjà composé quelques pièces. Je faisais tout d’oreille, j’étais «anti-conservatoire!» A tel point qu’au piano, l’adolescente rechigne à jouer Mozart et Bach. «J’ai presque honte à le dire, mais j’étais réfractaire à ce langage-là. J’aimais Bartók, Prokofiev, les musiques folkloriques et balkaniques, les percussions africaines.»

La fibre artistique? Nul doute qu’elle vient de son père, séparé tôt de sa mère, parti refaire sa vie en France. «J’étais très attirée par lui parce qu’il était absent. Il a vécu à Paris. Il travaillait comme sculpteur dans le milieu du théâtre. Il a réalisé des sculptures que Jean-Marc Stehlé dessinait pour les spectacles de Benno Besson et Matthias Langhoff. Je me souviens des vacances passées avec lui à Paris, en Bretagne… J’adorais ce milieu-là.»

Mais sa mère l’initie également à la découverte des musiques du monde. «J’avais 15 ans lorsqu’elle m’a emmenée voir un concert du guitariste Atahualpa Yupanqui à l’Alhambra. J’étais frappée de son silence et de sa présence, d’une concentration très profonde et intime.» Ce silence, on le ressent dans certaines pièces de son album Igapo, comme des plages de mystère où le temps paraît momentanément en apesanteur.

Si décalée par rapport aux prodiges léchés de la musique classique, Valentine Mercier va malgré tout mener un cursus académique. «Je suis rentrée par miracle à 19 ans en études professionnelles au Conservatoire supérieur de Genève.» Ce qu’elle aime? Les cours d’harmonie, auprès du légendaire Pierre Studer, à la fois très pédagogue et rigoureux («il voulait que j’écrive un quatuor à cordes dans les règles Studer, ce que je n’ai pas fait»), les classes de musique de chambre et d’orchestre où elle tient la partie de piano au sein d’une communauté.

La composition reste ce jardin secret qu’elle garde «dans un coin» sans mener des études rigoureuses. «Je n’avais pas le temps, et puis j’ai rompu un mariage à l’âge de 23 ans.» Une fois son diplôme de piano en poche, la jeune femme part se perfectionner auprès de Jean Fassina, à Paris. «Ça a mis des années pour que je me sente légitime dans la musique classique.»

Mais sa créativité l’appelle ailleurs. En 2005, la comédienne et auteur de théâtre Sandra Korol l’approche pour écrire une musique de scène destinée à sa pièce Salida, donnée en lecture publique au Théâtre de Vidy. «Les mots de Sandra Korol m’ont beaucoup inspirée. C’était une pièce qui parlait de tango, d’où le style de composition dans l’esprit de cette musique-là.»

Peu après, en 2006, la voici qui décroche une bourse de la Fondation Patiño à Genève pour une résidence à la Cité des Arts à Paris. «Sept mois de rêve, sans souci d’argent», qui lui permettent de concevoir une musique de scène pour Les Monologues du Vagin, donnés avec Virginie Lemoine et Sandra Korol, au Théâtre du Passage de Neuchâtel.

Elle va alors constituer le groupe M. Valentine 5tet (de 2006 à 2010). Elle collabore avec des artistes comme le bandonéiste Daniel Perrin, le clarinettiste Philippe Ehinger, l’altiste Caroline Haas, la contrebassiste Jocelyne Rudasigwa. Accumulant des pièces, elle décide alors de signer un premier album. Pour Igapo, le titre d’une pièce brève qui est devenu celui de l’album et de son quartette, elle mêle avec tact et intelligence les sonorités lascives de la clarinette, de l’alto (ou du violon), du piano et de la contrebasse. Les rythmes – calqués sur les musiques de l’Est – sont parfois savamment décalés. Passent les ombres de Bartók, Ligeti, Piazzolla, Bud Powell.

Une dernière gorgée, et Valentine Mercier repart sur son vélo. Sans vouloir obéir aux canons classiques d’une école quelconque, elle trace son chemin. «Ce truc d’identité, c’est problématique», lâche-t-elle, sans prendre conscience que c’est sa richesse. D’être elle-même.

Igapo (1 CD VDE-Gallo). Rens. et lien: www.mx3.ch/artist/MV4tet

«Ça a mis des années pour que je me sente légitime dans le milieu de la musique classique»