Livres

Valeria Luiselli: aux enfants perdus qui s’accrochent sur les toits des trains

La Mexicaine Valeria Luiselli porte son regard de romancière sur la crise migratoire entre son pays et les Etats-Unis. Comme dans une chambre d’échos, son livre capte la voix des disparus

A 36 ans, l’écrivaine mexicaine Valeria Luiselli, installée depuis plusieurs années à New York, est en train de devenir une figure majeure d’une nouvelle génération littéraire aux Etats-Unis. Une auteure et citoyenne hispanique qui fait fortement entendre sa voix dans l’Amérique de Trump, surtout avec ses deux derniers livres, diptyque très critique sur la politique migratoire américaine: Raconte-moi la fin paru en 2017 et Archives des enfants perdus paru au début de cette année et déjà traduit en français.

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Dans le premier, un essai qui a rencontré un succès critique et public, elle racontait le cauchemar des enfants d’Amérique centrale qui traversaient la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. Elle s’appuyait en grande partie sur son expérience de traductrice bénévole dans un tribunal de l’immigration de New York. Dans Archives des enfants perdus, son cinquième roman, le premier écrit en anglais, Valeria Luiselli continue d’exprimer sa colère face à ce qu’elle considère être la mal nommée «crise migratoire», dont le point culminant a été atteint en 2018 avec la politique de tolérance zéro de l’administration Trump envers les «migrants illégaux» et dans laquelle les mineurs non accompagnés ont été étiquetés «Alien Children».

Langage et violence

L’écrivaine dénonce notamment les dérives du langage politique. «Il y a une responsabilité du langage dans la violence politique. Quand on arrive à qualifier des gosses d’enfants aliens, on sait que tout est possible. L’étranger n’a pas de réalité, il n’est que fantasme, pure science-fiction: l’enfant envahisseur. Même chose pour «illegals» que l’on emploie en anglais à tort et à travers. Quelqu’un peut-il m’expliquer ce qu’est un illégal? Illégal par rapport à quoi? On peut faire des choses illégales, mais on ne naît pas illégal. On n’est pas illégal», clamait-elle dans une interview à Vanity Fair. Sous sa plume, ces mineurs deviennent des «enfants perdus» car «ce sont des enfants qui ont perdu le droit à l’enfance».

Son roman n’est pas pour autant un pamphlet ni un réquisitoire contre Donald Trump, jamais cité ni évoqué. C’est une fiction audacieuse et originale qui multiplie les voix et les strates narratives dans un dispositif expérimental et un dialogue complexe avec de nombreux textes littéraires mais aussi avec des sources non textuelles (musicales, visuelles et audiovisuelles).

Famille recomposée

Comme le titre l’indique, de nombreuses archives sous-tendent ce roman, accompagnant tout du long le récit central, celui d’une famille recomposée – une mère et un père, tous deux écrivains, et leurs deux enfants respectifs, une fille de 5 ans et un garçon de 10 ans – embarquée dans un road trip de New York à l’Arizona, via le Texas et le Nouveau-Mexique.

La mère et le père ont chacun un projet de documentaire sonore. Elle en réalise un sur «la crise des enfants à la frontière» et lui sur les derniers Apaches Chiricahuas dans l’Apacheria, «où les derniers peuples libres de tout le continent américain ont vécu avant de devoir se rendre aux yeux-blancs». Tous les deux se livrent ainsi à une sorte «d’inventaire des échos», tentative de «reconstruire des souvenirs», elle sur les traces d’enfants disparus et lui sur celles des fantômes des chefs indiens Cochise et Geronimo. Dans le coffre de leur voiture, sept boîtes de matériel de recherche: livres, rapports, cartes géographiques, photographies, CD de musique, etc. «Des annexes de nous», dit la mère, narratrice principale du roman, relayée à la fin par son fils.

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L’histoire de cette famille, dont le couple est en crise, s’emboîte dans l’histoire d’un voyage initiatique, dont les territoires parcourus sont marqués par les conquêtes et les guerres, qui s’emboîte dans l’histoire d’un pays, fondé sur et traversé par la violence. A l’avant du break, les parents racontent tant l’extermination des Indiens que la chasse aux réfugiés, dans un jeu de miroirs entre passé et présent. A l’arrière, les enfants écoutent, assimilent ce qu’ils peuvent, juxtaposent ou confondent les histoires, jusqu’à disparaître eux-mêmes…

Bowie dans le désert

La narration est constamment nourrie par l’intertextualité, entre citations et allusions littéraires, visibles ou cachées. Défilent entre autres dans le rétroviseur Walt Whitman, Emily Dickinson, William Golding, Joseph Conrad, Gide, Ezra Pound, Jack Kerouac, Susan Sontag et Cormac McCarthy. Le périple est aussi porté par le refrain de Space Oddity de David Bowie qui résonne à merveille dans ces paysages désertiques infinis.

Valeria Luiselli y intercale encore la traduction d’un roman italien, Elégies pour enfants perdus, que l’écrivaine a en fait elle-même inventé. «Archives» et «Elégies» finiront par se croiser dans le chapitre «Echo Canyon», au cœur de la région des Apaches, dans une apothéose lyrique faite d’une seule phrase de 25 pages. Un passage d’anthologie qui humanise avec poésie ces «enfants perdus» voyageant sur les toits des trains, des numéros de téléphone brodés sur leurs vêtements.

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En écrivant finalement sur le son et la voix des disparus, sous des airs de jeux romanesques tout en étant proche de l’essai, l’auteure propose une riche et profonde réflexion – tant éthique qu’esthétique – sur comment conserver les traces de vie du passé, comment les documenter, comment les transmettre et comment en parler au présent.


Archives des enfants perdus
Roman
Valeria Luiselli
Traduit de l’anglais par Nicolas Richard
L’Olivier, 480 pages

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