On peut être imperméable au Grand Bleu, abhorrer la puérilité à gros calibre de Léon, déplorer le révisionnisme historique de Jeanne d’Arc, il faut reconnaître à Luc Besson d’indéniables qualités. Une foi qui déplace les montagnes. Et un esprit entrepreneurial hors du commun, comme en témoigne la création de sa société EuropaCorp et de la Cité du cinéma, le studio qu’il a fondé à Saint-Denis – 15 000 m2 de bureaux et neuf plateaux de tournage répartis sur 26 hectares… Il a enfin un certain chic quand il fraie avec la bande dessinée (Les Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec, d’après Tardi) ou de science-fiction (Le Cinquième Elément, Lucy). Avec Valérian et la Cité des mille planètes, il signe un grand film foisonnant et inspiré, son chef-d’œuvre.

Le film le plus cher jamais produit en France

C’est enfant que le cinéaste a découvert, émerveillé, l’œuvre de Christin et Mézières. Il a rêvé des années durant de l’adapter au cinéma – Le Cinquième Elément s’en nourrissait déjà. Il a dû patienter jusqu’à ce que la technologie numérique lui permette de mettre en scène le quota d’aliens requis. Quarante ans après la sortie du premier Star Wars, qui pompait sans vergogne la bande dessinée, le rêve se concrétise avec un space opera budgété à 197 millions d’euros, soit le film le plus cher jamais produit en France. Ce projet ambitieux atteste de la toute-puissance des effets spéciaux digitaux, sous-traités par trois compagnies, Weta Digital (Le Seigneur des anneaux), ILM (Star Wars) et Rodéo FX (Games of Thrones). Mais la démonstration de CGI ne se fait jamais au détriment de l’intrigue.

Librement adapté du septième album de la série, L’Ambassadeur des Ombres (1975), mais empruntant son titre plutôt au troisième (L’Empire des mille planètes, 1970), le film reste irréprochablement fidèle à l’esprit de Valérian, même s’il a fallu étoffer le scénario pour arriver à une durée d’exploitation standard – «Il faut nourrir le Moloch», rigole Mézières.

Caméléon à oreilles

L’opéra spatial démarre sur «Space Oddity» de David Bowie et des images d’archives datées de 1975: la rencontre hautement symbolique de cosmonautes russes et américains en orbite. Ainsi, la jonction des modules Apollo et Soyouz aurait constitué la première cellule de ce qui deviendra Alpha, ou la cité des mille planètes, un monstrueux conglomérat de civilisations, 30 millions d’habitants, 5000 langues, plus de 3000 espèces à plume, à poil ou à tentacules…

Après cette mise en place du décor, on décolle pour une planète azurée, où les Pearls longilignes vaquent à leurs occupations balnéaires. Leur vie édénique prend fin lorsqu’une bataille spatiale féroce embrase le ciel.

Ailleurs, les agents Valérian (Dane DeHaan, vu dans Chronicle) et Laureline (Cara Delevingne, vue dans Suicide Squad) se chamaillent sur un lagon virtuel lorsque le chef du service spatiotemporel leur assigne une mission sur la planète Kyrian: récupérer une espèce de caméléon à oreilles – que les lecteurs reconnaissent comme une transmuteur grognon de Bluxte! Entièrement imaginée par Besson, cette séquence se déroule dans le big market transdimensionnel: des lunettes spéciales sont nécessaires pour accéder à la matérialité d’un million de boutiques. Le glissement incessant entre deux plans de réalité est tout à fait réjouissant.

Batraciens hexapodes

La suite se passe sur Alpha et rejoint les grandes lignes du livre. Luc Besson reconstitue au petit poil quelques vignettes, comme celle montrant des «marmakas, redoutés pour leur radioactivité effroyable», l’attaque avec des «lance-cocons importés de Xoxos» (des projections de glu qui collent les victimes au sol) ou les groubos, ces batraciens hexapodes géants «aveugles et peut-être même complètement imbéciles», et leurs symbiotes cérébraux.

Ailleurs, le cinéaste et scénariste se livre à des variations sur le thème. Il invente les K-trons, robots tueurs, ou l’énorme mafieux Igon Siruss. Il révise les suffuss. Rebaptisés «glamopodes», ces tas de gélatine prennent l’aspect d’un lutin tentaculaire et translucide. Lorsque le métamorphe prend forme humaine, c’est Rihanna qui l’incarne dans un hommage à Liza Minnelli. Chaque plan pullule de créatures xénomorphes sous la défroque desquelles on peine à reconnaître John Goodman, Alain Chabat, Ethan Hawke ou… Herbie Hancock! Bien entendu, ces adorables fripouilles de Shingouz, un trio de petits proboscidiens aux ailes et au sens moral atrophiés, ont leur rôle à jouer…

L’humour de la BD fidèlement intégré

Les scènes d’action n’ont rien à envier à l’efficacité des blockbusters américains. En plus, ce film plus malin que Star Wars: Rogue One perpétue ce qui fait le charme et la force de la BD. A savoir l’humour, fondé sur la diversité des habitants de la galaxie, sur l’impertinence de Laureline et la fatuité de Valérian, ainsi que ses valeurs humanistes et libertaires. Les deux agents spatiotemporels se mettent toujours du côté des opprimés. Chargés de la sécurité du commander Arün Filitt (Clive Owen), ils découvrent son passé de génocidaire et le trahissent. Le salopard finit ficelé et suspendu comme un saucisson.


«Valérian et la Cité des mille planètes» («Valerian and the City of a Thousand Planets»), de Luc Besson (France, 2017), avec Dane DeHaan, Cara Delevingne, Clive Owen, Rihanna, Ethan Hawke, 2h17.


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