Théâtre

Valérie Dréville, actrice du rêve

La grande comédienne française a incarné Phèdre et Médée dans deux spectacles de légende. Elle se prépare à jouer dans «Perturbation» d’après un roman de Thomas Bernhard au Théâtre de Vidy dès ce mardi. Elle raconte la joie de la répétition, cette quête du rôle et de soi, la joie aussi de travailler pour le Polonais Krystian Lupa, un maître

«Tu vois Valérie Dréville, quelle chance!» lance une connaissance dans le hall du Théâtre de Vidy. Il est treize heures trente ce mercredi et je me sens en effet privilégié. L’actrice va arriver d’une minute à l’autre, elle répète encore dans la grande salle à côté, sous les yeux de Krystian Lupa, un maître. Sur cette même scène, au mois de mars, elle était Hélène Alving, veuve d’un «grand philanthrope», une crapule en vérité, mère surtout d’un jeune homme en proie à une maladie mortelle. De ces Revenants de Henrik Ibsen, il reste cette image: Valérie Dréville, chevelure en cascade, poitrine nue, serre contre elle ce fils détraqué et ce moment-là, dans la mise en scène de Thomas Ostermeier, est inouï de tendresse. Les grands interprètes savent faire remonter des gestes archaïques. Ils sont les garants de notre humanité.

Mais la voici qui sort de la répétition, et c’est comme une apparition, mais oui, l’oiseau d’une nuit dans l’aveuglement du jour. Toute la matinée, elle s’est oubliée dans les mots de Thomas Bernhard, cet écrivain aux poumons fragiles qui a passé aux rayons X les Autrichiens, ses compatriotes. Elle s’est préparée au saut de mardi, la première de Perturbation, où elle et neuf comédiens seront déchirés, puis raccommodés, mais toujours possédés, comme le veut le roman bernhardien.

Elle me serre la main, silhouette de lin, visage de madone, on le lui a souvent dit d’ailleurs. Mais sont-ce ses Nike noires? Ou l’or tamisé de sa chevelure? Ou son grand sac fourre-tout? Elle a l’air d’une étudiante en lettres. On en oublierait presque qu’elle a incarné Phèdre ici même, taillée dans le diamant de la légende par Luc Bondy en 1997. Et qu’elle a été Médée, en combustion sur une chaise d’impénitence dans un ­Médée-Matériau présenté partout en Europe. En vrai, elle est roseau, pas cariatide. En vrai, elle est là, sans pompe, juste là. Et un peu ailleurs. Cette table, là-bas, près de la baie vitrée, ça vous irait? Bon, elle a faim. Le menu du théâtre prévoit des crevettes. Va pour la pêche.

«Quand Krystian Lupa m’a demandé de jouer dans Perturbation, j’ai sauté de joie.» Elle dit cela dans un rire. C’est qu’il y a de l’éclat dans cette histoire. Elle raconte qu’elle a tout lu sur lui: comment, enfant, il s’est inventé un Etat, le Juskunia, une langue et une grammaire consignées dans des dictionnaires chaque jour rafraîchis; comment, plus tard, il a pratiqué un théâtre de recherche dans la grande tradition slave; comment il a trouvé la matière de ses spectacles chez des auteurs comme Robert Musil, Hermann Broch, Lars Norén – tout récemment à Vidy d’ailleurs (La Salle d’attente en juin 2011).

Alors, comment est-il au travail? Est-il ce peintre qui traque l’humanité, fût-elle défigurée, par-delà les récits, ce lecteur qui d’un texte fait un état second? «C’est un rêveur, résume Valérie Dréville. Il a la tête dans les étoiles. Il nous fait entrer dans son labyrinthe et il nous laisse trouver notre chemin. Quand on sort de la répétition, on a l’impression d’avoir un supplément d’âme.»

Dans les faits, raconte-t-elle, il demande à chacun de construire son paysage. D’inventer pour cela un monologue intérieur, lave alimentée par le texte de l’auteur, par la vie des interprètes aussi. C’est de cette coulée sauvage que doivent venir l’action et la parole scénique. Krystian Lupa ne fige rien, dit-elle encore, il indique un horizon, laisse l’acteur improviser ensuite, histoire d’expérimenter toutes les possibilités d’une situation. «Avec lui, on n’a jamais l’impression de rabâcher une scène, on la réinvente chaque jour, poursuit-elle, c’est ce que les Russes appellent une étude.»

Ce tricot de l’ombre, Valérie Dréville le chérit depuis qu’elle est petite fille. Elle a 8 ans peut-être, dans la maison de Vallangoujard, dans la campagne au large de Paris, et elle guigne son père, Jean Dréville, un cinéaste qui a connu la gloire avant d’être balayé par la Nouvelle Vague – les Godard, Chabrol et autres. Il ne tourne plus, il restaure des films anciens. Elle, elle s’enthousiasme pour ces histoires qui renaissent à la lumière. Et elle aime que sa mère lui raconte sa vie d’actrice, avant qu’une maladie ne l’oblige à renoncer au théâtre. «Je n’ai pas connu mes parents dans l’exercice du métier, tout ça, c’étaient des rêves.»

A ce point de l’histoire, il est tentant de parler de vocation. Mais Valérie Dréville réfute cette interprétation. A 16 ans, elle ne se voit nulle part. Elle n’a pas de projet. Mais des accès de tristesse sans fond. Le théâtre survient là, comme une passerelle vers la vie. Elle rencontre Antoine Vitez, metteur en scène marxiste et russophile dont chaque spectacle ou presque est un éblouissement. Elle apprend le métier dans son école à Chaillot. Plus tard, en 1987, elle jouera pour lui le personnage de Sept-Epées dans Le Soulier de satin de Paul Claudel, dans la Cour d’honneur du Palais des Papes en Avignon. La pièce dure douze heures et elle entre en scène à l’aube. Sur les gradins, des centaines de spectateurs dorment: «La première fois, je me suis dit: bon, eh bien, jouons dans leurs rêves», a-t-elle raconté au journal Libération. Jouer dans les rêves des autres est une merveilleuse définition de l’acteur.

Elle parle à présent de Perturbation, des personnages féminins qui n’existent pas dans le texte de Bernhard, «parce qu’il était incroyablement misogyne». Elle raconte comment Krystian Lupa a demandé aux actrices d’écrire leur rôle, puis de l’improviser, chacune seule en scène devant une caméra, jusqu’à épuisement des ressources. Cette matière, il l’a ensuite convertie en partition. C’était dingue, dit-elle. Et à ce moment-là, elle regarde le lac, un doigt penseur dans les cheveux.

Oublie-t-elle le théâtre, parfois? «Ah, mon Dieu! C’est une sacrée question.» Elle se tait, pense sans doute à ses deux enfants. «Oui, je crois vraiment que je l’oublie parfois, mais peut-être que je m’aveugle.» Et puis cette autre interrogation: l’âge l’aide-t-il à mieux jouer? «Comment dire? C’est paradoxal. D’un côté, on bénéficie des choses qui ont mûri. D’un autre côté, il faut lutter pour rester ignorant. C’est pour cette raison que je me débrouille pour travailler avec des personnalités comme Krystian.»

La marque d’un acteur d’exception, c’est aussi de se choisir des accoucheurs intraitables. Et d’être leur élu. Valérie Dréville a su s’entourer, qui compte Antoine Vitez, Alain Françon, Claude Régy, Anatoli Vassiliev, Thomas Ostermeier parmi ses pygmalions. «Quand je pense à eux, je discerne d’abord les analogies, pas les différences. Ce qui est beau dans mon métier, c’est d’entendre chez un artiste l’écho d’un autre, cela finit par constituer une trame.»

Krystian Lupa dit que les acteurs doivent trouver leur danse avec le personnage. Valérie Dréville aime la formule. Mardi, elle offrira sa danse au public. Pour beaucoup d’acteurs, c’est une libération, l’envol du papillon après les tâtonnements de la chrysalide. Et pour elle? «Moi, ça me pose problème. Le spectacle arrête un processus, il fait barrage à la vie, qui est la matière de la répétition. Les gens, même les proches, jugent un résultat, ils ignorent tout ce qui précède.» Elle ne veut pas de cette glu-là. Elle ne lit jamais la critique. Et ne se fie à aucun avis, à deux exceptions près: celui du metteur en scène et celui de ses enfants. «S’ils croient à ce que je fais, c’est peut-être que c’est juste.»

Mais le temps presse. Alors, je bredouille un compliment. Et je me retrouve coi. Charitable, Valérie Dréville ponctue l’éloge d’un «C’est super» insouciant. La grâce, c’est aussi ça, éviter les cérémoniaux et les trémolos pour courir à l’essentiel. Dans sa campagne, jadis, elle grimpait dans les arbres. A l’école des bonnes sœurs où elle a fait ses classes, il paraît qu’elle sonnait souvent la cloche. Les filles du ciel sont imprévisibles.

Perturbation, Théâtre Vidy-Lausanne, du 10 au 22 septembre, loc. 021 619 45 45

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Valérie Dréville

Sur son métier

Dans le Samedi Culturel du 16 mars 2013

«Ce qu’on nous demande, c’est d’exister sur scène comme une personne, sans nous soucier de notre image, du succès de la pièce»
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