Femmes de livres (4/7) 

Valérie Meylan: «Libraire est un métier d’émotions»

Au Salon du livre de Genève, au Livre sur les quais à Morges ou à la Foire de Francfort, la Biennoise est une «libraire volante» qui propage son amour du livre depuis les coulisses

Elles sont nombreuses en Suisse romande à avoir fait de leur amour de la lecture un métier: libraire. De Sion à Yverdon, de Delémont à Carouge, elles veillent à partager le goût des mots. Plein soleil sur quelques passionnées.

Volets précédents:

Valérie Meylan nous attend dans le hall de la gare de Bienne où elle vit. C’est donc avec elle que nous tombons en arrêt devant la banderole «ROBERT WALSER FOR EVER» étendue à la sortie du bâtiment des CFF. A la lecture de ce cri du cœur en hommage à l’écrivain né à Bienne en 1878, on écarquille les yeux et on découvre toute l’étendue de cette Sculpture Robert Walser, signée Thomas Hirschhorn pour la 13e édition de l’Exposition suisse de sculpture, confectionnée avec des palettes, du carton, du scotch marron et imaginée comme une cité en perpétuelle réinvention. Places, fontaine, ponts, Valérie Meylan s’improvise guide sous le soleil tonitruant. Il y a même une librairie. Comme on recoiffe affectueusement des enfants, Valérie Meylan ne peut s’empêcher de redresser les livres, un peu malmenés, sur les étagères.

Ce n’est qu’une dizaine de minutes plus tard, une fois attablées sur une terrasse au bord de l’eau, que cette entrée en matière poétique révèle tout son à-propos. Valérie Meylan est libraire, mais depuis plusieurs années elle ne travaille plus dans une librairie. Libraire volante, tel pourrait être le nom de sa façon de pratiquer le métier. Depuis 2012, elle est régulièrement appelée pour concevoir et monter les librairies éphémères des grands événements littéraires en Suisse romande que sont le Salon du livre à Genève et le Livre sur les quais à Morges.

Tour de force

Le public ne songe pas au tour de force que représentent, à chaque fois, ces fêtes de la lecture qui exigent d’acheminer des dizaines de milliers de volumes, de les classer et de les présenter avec art, sous le coude de tel écrivain en dédicace ou pour une pochothèque géante. «Juste pour quelques jours, c’est complètement fou», admet Valérie Meylan. Mais c’est justement ce côté hors norme, forain, qui fait la beauté de la chose. C’est le monde du livre côté coulisses, palettes et cartons. Un peu comme le goût du voyage peut faire aimer la salle des machines d’un paquebot, Valérie Meylan souligne son admiration pour les équipes de l’Office du livre à Fribourg, soutiers tout acquis à leur mission de transmetteurs, qui transportent des livres comme d’autres de l’eau, autre flux vital.

Mais la routine d’une librairie, Valérie Meylan a aussi connu et aimé. D’autant que cinq minutes avant d’être engagée, rien ne pouvait lui laisser imaginer qu’elle deviendrait libraire. «Je n’ai jamais réussi à choisir parmi les choses que j’aimais. J’ai commencé plusieurs cursus sans les terminer. J’ai fait lettres et architecture.» Pause. «Et puis après, j’ai fait des enfants!» lance-t-elle dans un éclat de rire. Trois garçons qu’elle va nourrir de contes et d’histoires en tout genre. Elle-même a grandi dans les livres, à Berne où elle épluche chaque volume de la Bibliothèque francophone. La lecture est une manie familiale. «Ma mère avait ce syndrome qui fait que l’on disparaît dans les livres et que l’on n’a plus de vie…»

Quaker pacifiste

Plusieurs autres bibliothèques marquent Valérie Meylan. Celle, «incroyable», de son oncle, le conseiller fédéral René Felber. Et celle d’une Américaine chez qui elle a habité, près de Minneapolis, l’année de ses 17 ans, pour améliorer son anglais. Rosalie Wahl était la première femme juge à la Cour suprême du Minnesota. «Quaker pacifiste et féministe, elle vivait dans une vieille ferme avec des chevaux. Elle avait cinq enfants et sa maison était remplie de milliers de livres. Elle organisait des soirées poésie avec ses amis. Je ne l’ai jamais oubliée.»

Mais revenons à Bienne. Au début des années 2000, Valérie Meylan est une inconditionnelle de Repères et merveilles. De cette librairie spécialisée en littérature jeunesse, dans la vieille ville, elle a fait un point de chute naturel. Un beau jour, comme dans un conte, Valérie Meylan s’entend répondre «oui» à la question: «Vous aimeriez travailler à la librairie?» Elle apprend sur le tas, vit la bascule vers l’informatique. «On a une vision romantique de la librairie, genre Coup de foudre à Notting Hill. Or, on y travaille plus que dans n’importe quel autre magasin!» souligne-t-elle.

Après sept ans, sa décision d’arrêter, par besoin de changement, n’est pas simple à prendre. «La librairie exige tellement de passion, tellement de sacrifices… On ne fait pas ce métier sans émotions. Les séparations sont rarement paisibles.»

Douze écrivains

Dès lors, Valérie Meylan honore de nombreux mandats comme celui de Pro Helvetia pour coordonner la présence suisse à la Foire du livre de Francfort 2017, année où la France est le pays invité d’honneur. Dans ce cadre, douze écrivains suisses romands sont programmés lors du plus grand rendez-vous international du livre.

Cet hiver, sur l’impulsion d’Olivier Babel, nouveau secrétaire général de l’Asdel, l’association des professionnels romands du livre, s’est tenue une Quinzaine du livre suisse dans plusieurs librairies françaises. Valérie Meylan, là encore, coordonne. Il s’agit cette fois de faire connaître les catalogues des éditeurs suisses, d’inciter les libraires de Bordeaux, Marseille ou Vincennes à faire des vitrines et des événements autour de la production éditoriale helvétique.

L’ambition masculine

Quand on souligne avec elle le nombre de librairies créées par des femmes en Suisse romande, Valérie Meylan tempère: «Oui, les femmes ont le courage d’ouvrir des librairies, même petites. Les hommes sont rarement prêts à gagner aussi peu d’argent. Ils s’investissent dans des librairies plus importantes. C’était frappant lors de la Quinzaine du livre suisse en France. Sur les douze librairies partenaires, toutes de grande taille, dix étaient dirigées par des hommes.»

Il est temps de reprendre le chemin de la gare. En cours de route, Valérie Meylan aura évoqué La Vraie Vie d’Adeline Dieudonné, un récent coup de cœur, les Mémoires de Gerald Durrell, zoologue plein d’humour et frère de Lawrence, qu’elle aime relire. Robert Walser nous accueille de nouveau. On comprend qu’on ne l’a jamais quitté.


Femmes de livres

Elles sont nombreuses en Suisse romande à avoir fait de leur amour de la lecture un métier: libraire. De Sion à Yverdon, de Delémont à Carouge, elles veillent à partager le goût des mots. Plein soleil sur quelques passionnées.


Volets précédents

Publicité