classique

Valery Gergiev, démiurge possédé

Le grand chef russe a donné un concert magistral à Genève. Il porte son orchestre du Théâtre Mariinski au plus haut

Valery Gergiev, démiurge possédé

Classique Le chef russe a donné un concert magistral à Genève

Il porte l’orchestre du Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg au plus haut

Valery Gergiev est une énigme. Concentré et volontaire. Electrique et imprévisible. Inspiré d’un côté, pragmatique de l’autre. Le chef star court le monde. Vissé à son smartphone, il organise et développe depuis vingt ans les activités de son Mariinski. Il enchaîne les tournées et les concerts comme un forcené d’un bout à l’autre de la planète.

On le retrouve partout, à la tête des plus grandes phalanges. En conquérant, il se lie à celles de Rotterdam, du LSO, du Met, de Munich… Il initie un nombre important de festivals. Soutient les jeunes et crée un chœur d’enfants. Enregistre à tour de bras. Un film récent vient de lui être consacré en tournée (A certain Madness d’Alberto Venzago). Mais dès qu’il lève les mains devant un orchestre, le temps s’arrête, le silence se fait compact, tout se fige.

Pas d’estrade, une baguette de la taille d’un cure-dent (ou pas), debout devant les musiciens, il est parmi eux. Gergiev peut livrer de phénoménaux combats avec le son, les éléments, la nature, la vie. Parfois il peut aussi rester à la frange, les mains virevoltant toujours aussi fébrilement. Mais les partitions semblent s’esquiver. Son génie lui ressemble: il est insaisissable.

Mercredi soir, dans un Victoria Hall bondé, Valery le grand a été immense. Il s’est présenté avec un programme rassembleur. Le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy, des extraits des deux premières Suites de Roméo et Juliette de Prokofiev et la 6e Symphonie de Tchaïkovski, la somptueuse «Pathétique». C’est dire la puissance de séduction des œuvres abordées…

La soirée, spectaculaire, était dédiée à Annette Kaplun, disparue discrètement au mois d’août. La rayonnante nonagénaire aurait apprécié ce grand moment musical, à la hauteur de sa générosité et de son engagement. Son énergie, sa bienveillance et ses concerts de prestige en faveur de diverses causes humanitaires ou médicales (notamment la fondation Dr Henri Dubois-Ferrière Dinu Lipatti) vont manquer à Genève. Le concert exceptionnel de Migros Classics aura donc accumulé les atouts, et ouvert la saison genevoise avec panache. Car c’est une véritable gifle symphonique que le public a reçue. Par un Valery Gergiev et un orchestre du Théâtre Mariinski au sommet de leur art.

Il fallait l’entendre. Sur des cordes irisées à peine audibles, un solo de flûte ourlé et mystérieux et des harmonies d’orgues aux cors, le faune debussyste a émergé des limbes. La lenteur s’étire, comme du reste toutes celles qui suivront, de Prokofiev à Tchaïkovski. Valery Gergiev n’a pas peur du temps. Il le distend. L’attitude du chef tient à la fois du démiurge et du possédé.

Il s’engouffre dans les partitions à corps perdu, sautant et ramassant les énergies qu’il fait flotter ou exploser. Mais il domine le flux orchestral dans tout son spectre, sa profondeur et sa finesse. Chaque pupitre dégagé et fondu dans une masse soulevée avec autorité.

Il y a quelque chose de Celibidache dans l’acuité du regard et de l’écoute. Et une folie passionnée dans la lecture des œuvres. Debussy, à la russe, charnel et brûlant, a ouvert la voie aux déferlements orchestraux de Prokofiev, suffocants de force et d’irréalité dès les premières notes.

De la montée en puissance des «Montaigu et Capulet» à la course effrénée et aux coups mortels d’une violence inouïe de la «Mort de Tybalt», dignes d’un Rozhdestvensky, Gergiev a dansé avec le feu. Et sa «Pathétique» de Tchaïkovski a pris les allures d’un gigantesque incendie. Haletante et tellurique comme un ouragan, désolée et douloureuse comme un exil. Le silence imposé à la fin résonne encore…

Il y a une folie passionnée dans sa lecture des œuvres. Valery Gergiev danse avec le feu

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