Valéry Giscard d'Estaing ne pouvait pas se payer le luxe d'échouer aux portes de l'Académie française, quai Conti à Paris. Les académiciens ne l'ont pas gratifié d'un petit suspense: c'est dès le premier tour de scrutin que l'ancien président de la République, âgé de 77 ans, a rejoint pour toujours le cercle des «Immortels», par 19 voix sur 34 bulletins. Huit votants avaient tracé une croix sur le bulletin de vote, signe d'un rejet du candidat. Deux petits malins avaient inventé des candidats imaginaires, «un certain Tack et un certain Pioche», qui ont obtenu trois voix…

Giscard portera donc l'épée, lui qui a si souvent transpercé ses adversaires. Il se fera confectionner un bel habit vert, couleur de l'espérance qui sied bien à ce grand oiseau de proie dont il a toujours le profil physique, et que l'on redoute pour son intelligence féroce, ses formules qui tuent mieux qu'un fusil de chasse et son goût inextinguible du pouvoir.

Roman à l'eau de rose

La campagne hostile menée contre lui par l'ancien ministre gaulliste Maurice Druon, qui avait à l'occasion retrouvé la plume pamphlétaire de ses 20 ans, quand il écrivait «Le chant des partisans», n'aura servi à rien. Emmené par ses groupies Jean d'Ormesson, Jean-Marie Rouart et Hélène Carrère d'Encausse, VGE a été élu dans un fauteuil.

Président de la République en 1974, à 48 ans, ancien président sept ans plus tard, Valéry Giscard d'Estaing avait alors remonté une à une les marches du pouvoir, prouvant qu'il disposait d'une opiniâtreté rare et qu'un homme politique français n'est jamais mort. Il était redevenu conseiller général, puis député, puis président de la Région Auvergne. Il avait résisté aux coups de boutoirs de ses jeunes rivaux, échangé des amabilités avec François Mitterrand, avant de se réconcilier, du moins en apparence, avec son ennemi de toujours: Jacques Chirac. Celui-ci lui avait offert la présidence de la Convention européenne dont on saura, dimanche à Bruxelles, si elle a permis de donner une Constitution à l'Europe. Comme le veut la coutume, Giscard devra aller à l'Elysée recevoir l'agrément du président en exercice, et l'on peut imaginer que le tête-à-tête ne manquera pas de sel.

Valéry Giscard d'Estaing aurait voulu être Flaubert ou Maupassant: il n'aura commis que des essais et des souvenirs politiques instructifs, ainsi qu'un roman à l'eau de rose qu'on n'est pas obligé d'avoir lu. Mais s'il fallait être un grand écrivain pour entrer à l'Académie, la plupart des sièges ne trouveraient jamais preneurs. L'homme qui, du temps de son septennat, aimait s'inviter à dîner chez les Français, passera désormais ses jeudis à travailler au dictionnaire. Prudent – ou machiavélique –, il avait d'ailleurs soumis son projet de Constitution à ses futurs collègues pour qu'ils en vérifient le bon ordonnancement grammatical.