Exposition

De Vallotton à Kapoor, topographie d’une collection

Pour son attendue exposition inaugurale, le nouveau Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne met en valeur la richesse de ses coffres à travers le prisme des dons et legs. «Atlas. Cartographie du don» est un stimulant kaléidoscope

L’arbre tout en hauteur qui orne le hall d’entrée du Musée des beaux-arts de Lausanne (MCBA) remplit parfaitement l’espace, souligne la belle verticalité intérieure de la gigantesque malle rectangulaire conçue par le bureau d’architecture espagnol Barozzi/Veiga. Signé Giuseppe Penone, Luce e ombra (2001) est un bronze de près de 15 mètres de haut qui assurément deviendra pour le MCBA une sorte de totem protecteur. Il a été offert à l’institution vaudoise par la galeriste et collectionneuse Alice Pauli. Ça tombe bien: l’expo inaugurale du MCBA, Atlas. Cartographie du don, met en valeur les collections du musée à travers le prisme des donations, legs et autres prêts à long terme – mais aussi quelques acquisitions – effectués depuis le milieu du XIXe siècle. Il s’agit d’un projet en forme de carte de visite, presque d’un manifeste: venez admirer nos cimaises et plongez dans nos coffres, semble-t-il affirmer.

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Bernard Fibicher, le maître des lieux, était forcément tout sourire, mardi en fin de matinée, au moment de faire visiter cette exposition marquant l’aboutissement d’une aventure architecturale et politique qui aura mis une dizaine d’années à voir le jour. Alors que dans le futur les nombreuses salles qui sur trois étages proposent 3200 m² de surface seront divisées entre différents accrochages, elles sont pour l’heure entièrement dédiées à cet Atlas que le directeur a imaginé comme un livre en dix chapitres – plus un «Index des contrées à venir» – pouvant être consulté au gré des envies, sans ordre préétabli.

Cartographie subjective

A l’heure de la dématérialisation des supports et du zapping à outrance, Atlas se définit comme un réseau d’œuvres physiques, insiste Bernard Fibicher. Un réseau qui, par la manière dont il a été élaboré, propose d’intéressantes mises en regard, d’heureuses juxtapositions, de stimulantes comparaisons. Donner à voir des pièces d’époques, de formats et de genres hétéroclites aurait pu aboutir à une sorte de fourre-tout dans lequel les œuvres ainsi accumulées auraient fini par s’annuler. Au contraire, le choix d’une cartographie subjective a permis de trier, d’ordonner, de faire entrer en résonance.

Le chapitre intitulé «Carte du tendre» met en majesté un petit bronze de Rodin, le fameux Baiser (1886). Sur les murs alentour, une série de 24 dessins (Sans titre, 2012) à la mine de plomb de Denis Savary. Le trait est fin, les formes semblent abstraites. Mais leur proximité avec la sculpture de Rodin révèle alors des corps, comme le souligne Bernard Fibicher. Avant d’insister: «Cette exposition n’est pas démonstrative, didactique.» A chaque visiteur de faire ses propres liens, de se raconter sa propre histoire. Lorsque à côté de Paysans et paysage à Lavey (1885), une toile de Charles Giron, on découvre une sculpture minimaliste de Gunter Frentzel, ces 2 bandes d’acier sur 2 tiges (2005) évoquent ainsi un outil agricole disparu.

Un peu plus loin, la section «Histoire» montre le plus grand tableau en possession du MCBA, La Fuite de Charles le Téméraire (1894-1895) d’Eugène Burnand, et aussi le plus long, un monochrome rouge d’Olivier Mosset (Sans titre, 1982). D’un côté, une toile qui met en scène un épisode historique, de l’autre une acrylique qui a la dimension d’un strip XL mais qui, de fait, ne raconte rien – ou encore rien. Burnand face à Mosset, c’est le passé à ne pas oublier face à l’avenir à inventer. D’autres confrontations sont plus simples, comme celle – un musée cantonal vaudois ne pouvait faire autrement – mettant en valeur la beauté immuable du Léman.

Un Rodin unique

Sur un mur du chapitre «Flux», 14 huiles de François Bocion, de formats divers, datant de la fin du XIXe siècle et représentant le lac et ses rives. A quelques mètres de là, 54 photographies prises par Caroline Bachmann et Stefan Banz entre 2006 et 2016 à Pully, depuis une même fenêtre. Dénuées de tout attribut contemporain, ces vues paisibles célébrant l’immense palette des couleurs lémaniques auraient pu inspirer le peintre lausannois. Ailleurs, lorsqu’on se plonge dans les salles consacrées à la «Douleur», c’est un Lausannois bien vivant, Philippe Decrauzat, qui voit sa grande acrylique en trompe-l’œil Stone, Notes, Tones (2016) servir d’arrière-plan, suivant l’angle de vue, à un autre bronze de Rodin, L’Homme au serpent (1887). Contrairement au Baiser, cette sculpture est un exemplaire unique, se réjouit Bernard Fibicher. Son acquéreur l’avait payé bien au-dessus de sa valeur en exigeant de l’artiste qu’il lui en garantisse l’exclusivité.

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Qui le souhaite se baladera dans les salles du MCBA comme un glaneur à l’affût d’une soudaine révélation. D’autres visiteurs se concentreront sur les grands noms qui ornent les cimaises et dessinent ainsi une petite histoire subjective de l’art, de Klee à Kapoor, de Dubuffet à Armleder, en passant par Soulages (qui trône sans surprise dans une belle salle appelée «Terra incognita» et mettant en lumière les nuances du noir), Gertsch, Calle ou encore Auberjonois. La première grande expo thématique du musée, Vienne 1990, permettra dès février prochain de plonger dans un mouvement phare préfigurant le modernisme. «Atlas», à l’opposé, part dans toutes les directions. Et c’est finalement ce qui fait l’intérêt de cet événement inaugural qui, tout en mettant en valeur les collections du MCBA, célèbre également la réussite du geste architectural et la fonctionnalité d’espaces pouvant aussi bien accueillir des installations contemporaines – telle l’envahissante Swiss Army Knife (1998) de Thomas Hirschhorn – que des œuvres classiques.


Atlas. Cartographie du don, Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, du 5 octobre au 12 janvier 2020. Entrée libre. Les 5 et 6 octobre, week-end d’inauguration avec de nombreuses animations.

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