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Valse des souvenirs au son des Bee Gees

Paola Pagani et Antonio Buil revisitent leur passé dans «Staying alive». Le spectacle émeut par son humour et sa simplicité

Les souvenirs ne reviennent pas à la surface de manière linéaire, tel un fil qu’on tire, une pelote qu’on dévide. Ils s’imposent à l’improviste, au détour d’une odeur, d’un son ou d’une sensation. Souvent par associations. Ce surgissement fantasque, en pièces détachées, est le moteur de Staying alive, émouvante comédie biographique proposée par Paola Pagani et Antonio Buil au Théâtre Vidy-Lausanne. Avec, derrière les protagonistes du Teatro Due Punti, Dorian Rossel et Delphine Lanza en délicats chefs d’orchestre de cette musique vivifiante du passé.

Antonio Buil et Paola Pagani ne sont pas d’ici. On l’entend à leur accent chantant. Le premier, fils de berger, vient d’Espagne, près de Cuenca. La seconde vient du nord de l’Italie et a grandi en écoutant Lidia, sa maman, lui réciter La Divine Comédie de Dante pour l’endormir. A 18 ans, Paola a quitté sa famille pour Paris où elle s’est initiée au théâtre physique de Grotowski. Depuis 1993, l’actrice est installée à Genève et lorsqu’elle joue, les murs tremblent. Car celle qui fut une Madame Ubu mémorable sous la direction d’Oskar Gomez Mata ne fait pas semblant. Elle semble puiser dans le plateau la force de quelque esprit sous-terrain pour nourrir un jeu puissant, presque menaçant.

Antonio Buil est aussi un acteur tonitruant. Au théâtre, il fut l’un des immigrés flamboyants de Cinq Hommes, magnifique pièce de Daniel Keene sur les lésions de l’immigration, mise en scène par Robert Bouvier. Au cinéma, sa rugosité a aussi fait merveille dans Cœur animal, long métrage de Séverine Cornamusaz d’après le roman de Noëlle Revaz. Pour cette composition tout en mutisme forcené, il a reçu le Prix d’interprétation du cinéma suisse en 2010.

Depuis 1998, les deux Genevois d’adoption produisent des petits bijoux d’inventivité poétique sous l’égide du Teatro Due Punti. Dans leur dizaine de créations où surgit parfois une poule, on retrouve les racines du Sud, les évocations âpres du passé, l’amour de la simplicité, l’humour tranquille et cette capacité de s’échapper par le haut, de s’envoler vers une autre vérité, celle de la rêverie, des souvenirs amplifiés.

C’est exactement cette matière entre deux airs qui compose la trame de Staying alive. Sur la scène, des panneaux bleus. Bientôt, ils deviennent des tableaux noirs. Munie d’une craie, Paola y dessine (parfaitement) l’Italie et l’Espagne, avec fleuves et rivières. Elle trace aussi une ligne horizontale qui remonte le temps. 1964, c’est, pour tous les deux, le début de leur histoire. 2013, c’est pour Antonio, la fin de la sienne. En 2044, décorée par le syndic de Lausanne pour son parcours monumental, Paola raconte la (fausse) mort de son cher partenaire durant les répétitions de Staying alive. Le cœur, ce traître! Vertiges de la fiction. Devant les panneaux, un piano où Antonio joue le mélancolique Andantino de la Sonate en la majeur de Schubert. A côté, un fauteuil usé, un poste de radio et un radiateur sur roulettes surnommé le mouton, car il fait penser à un mouton…

Le ton est donné. Décor rudimentaire pour souvenirs trafiqués, parcellaires. Avec une immédiateté d’énoncé qui fait surgir Antonio, père d’Antonio, avec lequel dialogue Antonio, fils d’Antonio. «On s’appelle ainsi sur quatre générations, raconte le père, et mon fils a appelé son fils Kevin…» Rires du public en empathie avec ce berger, qui, décalé, découvre les codes de la théâtralité.

Et les Bee Gees, chanteurs mémorables de la Fièvre du samedi soir d’où est issu le fameux tube qui sert de titre au spectacle? Ils sont là aussi, par bribes. A travers une perruque, une bande-son, une traduction hasardeuse, un pas de danse stylé. Ils sont là en témoins fragiles, mais incarnant une force, celle de l’immigré qui ose se lancer. Comme s’est lancé Antonio père lorsqu’il a demandé la main de Nieves, la mère du comédien. Il avait construit la maison, il pouvait se marier. Sur scène, Paola devient cette fiancée d’Espagne, cette promise qui fait répéter à son novio le scénario de la rencontre. Dans la vie, on fait souvent du théâtre. Normal que la vie entre au théâtre. Et la poésie aussi. Celle de Dante, spectrale, et celle de Manrique, auteur espagnol du XVe siècle dont Les Stances sur la mort de son père racontent le froid du trépas. Lorsqu’il dit ces lignes en espagnol, Antonio Buil est simplement bouleversant. Il atteint ce degré de vérité que le rire préalable, la légèreté qui précède permettent de ménager. Beauté tragique des comiques poétiques.

Staying alive. Jusqu’au 24 nov., au Théâtre Vidy-Lausanne, 021 619 45 45, www.vidy.ch Au Théâtre du Loup, à Genève, du 13 au 22 décembre.

Les Bee Gees sont là en témoins fragiles, mais incarnant une force, celle de l’immigré qui ose se lancer

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