Averse sur Los Angeles, à deux pas de minuit. Les Beach Boys avaient menti. Il est des jours dans la cité californienne où le soleil paresse, où il vaut mieux oublier sa planche de surf. Et les palmiers prennent un air triste. Van Dyke Parks attend, crinière neigeuse et salopette de métayer, sur le porche de sa maison dessinée comme une hacienda mexicaine. Il a préparé sa boîte à cigares, une bouteille de Cabernet et une citation en français des Compagnons de la Chanson dont il est le spécialiste transi de ce côté-ci de l'Atlantique. «Je viens d'un pays qui n'existe pas.» La formule le résume assez bien. Van Dyke Parks est un dandy sudiste, échoué à Hollywood. Qui décrit sa vie comme un film tourné sous acide.

Tout a d'ailleurs commencé pour lui sur une pellicule. A 9 ans, débarqué de Hattiesburg, Mississippi, Parks est engagé comme enfant acteur. Sur le plateau de The Swan, ses partenaires sont Alec Guiness et Grace Kelly. «Un jour, le prince Rainier nous a rendu une charmante visite dans les studios. Il était volubile au-delà de ses obligations. J'étais convaincu qu'il traiterait bien Grace Kelly, qu'il ne la frapperait pas. Il fut un temps où c'était ok de gifler son épouse. Mais il ne fallait pas compter sur Rainier pour ça.» Rire grimacé, et Van Dyke aux lunettes rondelettes se précipite vers sa cheminée qui crépite. Il pointe les photographies de ses amitiés cinématographiques. Jack Nicholson pose en témoin de son mariage. Et Robert Altman, dont il a réalisé la partition du dernier film, est encadré avec une guirlande de Noël.

Il profite de l'intermède contemplatif pour siffler une soupe à la courge. Normal, c'est Halloween. Et Parks ne craint pas les films d'horreur. A maints égards, sa relation avec Brian Wilson, super-héros dérangé des Beach Boys, relève de l'effroi. En 1967, Dyke a 23 ans, il a déjà griffonné quelques textes tarabustés pour les garçons de plage. Seul Brian aime cette écriture, où il s'agit pour Parks d'articuler une mystique de la vague surfée. Les autres frères Wilson et le reste du groupe se méfient de ce parolier trop hermétique pour leur grand projet: bousiller une fois pour toutes les Beatles avec un album qui ne saurait être que le meilleur de l'histoire.

Brian tient à son Van Dyke. La fascination est mutuelle et le dialogue intermittent. «J'ai vu Brian Wilson s'enfoncer dans sa paranoïa schizophrénique. Il a vécu reclus plus d'une année dans sa maison. Mais il restait pour moi un génie.» Brian Wilson a une obsession. Réaliser l'album Smile, le mal nommé. Un disque qui, avant la première note posée, se prévoit en pierre angulaire. Une bande dont la virtualité, pendant plusieurs décennies, jusqu'à il y a quelques semaines en fait, amplifie la mythologie. Noyé de LSD, Wilson sombre. Il saborde l'instrument de la chanson «Fire» parce qu'il est convaincu qu'elle cause des incendies réels à Los Angeles. Et quand il se rend au cinéma, il a l'impression que les acteurs s'adressent à lui directement. «Los Angeles est le contexte le plus déséquilibrant que l'on puisse imaginer. Trop de soleil. Trop de plaques tectoniques instables. Trop de vide. Mais, quel panache!»

Parks court vers sa pièce de musique. Et chante un morceau composé en mémoire du Prestige, le pétrolier naufragé. De retour du piano, il s'arrête devant l'icône d'Einstein à la langue tirée. Et raconte le jour où le physicien échevelé avait pris son violon pour accompagner le petit Van Dyke dans un menuet improvisé. «Ne me demandez pas comment j'ai croisé sa route. Je ne garde jamais aucun souvenir de mes rencontres cruciales.» Des années 60, il doit donc conserver une mémoire lacunaire. Ces années-là, Van Dyke Parks devient arrangeur, parolier ou producteur pour Randy Newman, Ry Cooder, Grateful Dead, The Byrds ou Frank Zappa. Il produit un disque de calypso de Trinidad et obtient un Grammy. Il est engagé par la MGM, par la Warner. Factotum de la pop ciselée, de la sophistication minutée. Van Dyke Parks grave environ un album tous les cinq ans sous son propre nom, dont le premier intitulé Song Cycle tient du madrigal dada. Selon toute logique, le musicien devrait être aussi célébré pour ses propres signatures que pour ses mercenariats. «Je crois être finalement bien plus intéressé qu'intéressant. Je suis plus réactif que créatif, me disait mon père qui n'était pas du genre flatteur. Mais je travaille dur.»

L'alliance de Brian Wilson et de Van Dyke Parks, reconduite en 1995 dans Orange Crate Art, parle en réalité de deux jeunes géants qui pensaient pouvoir soumettre l'industrie musicale à leur utopie créative. «Avec Smile, Brian Wilson voulait sortir de sa boîte. Comme lorsqu'on met un papillon dans un bocal, avec du chloroforme et qu'on observe comme il essaie de s'échapper pour ne pas s'endormir. Brian voulait échapper au sommeil. Il avait été Brian Wilson Inc. pendant trop d'années déjà.» Finalement publié, Smile n'est sans doute pas le parachèvement rock que les chroniques avaient anticipé. Mais sa sortie témoigne d'une urgence politique. Si Brian Wilson s'est finalement décidé, c'est qu'il a vu des parallèles entre le contexte originel de Smile et le nôtre.

Pour Van Dyke Parks, cela ne fait pas un pli: «Jamais une époque n'a autant ressemblé aux années 60 que celle-ci. La haine pour les Etats-Unis était alors si forte à l'étranger, à cause de la guerre du Vietnam.» Smile est sorti parce qu'il n'y a plus lieu de sourire.

Brian Wilson, «Smile» (Nonesuch/Warner).