Coiffée à la Calimero, Agnès Varda est sur scène pour bavarder avec des spectateurs, cinéphiles, étudiants en cinéma pleins de jeunesse et d’enthousiasme. Mamita Punk, comme l’appelaient ses petits-enfants, est une force de la nature, grand-mère foldingue et humaniste malicieuse. Parfaitement lucide, elle sait que ses jours terrestres sont comptés, mais ne baisse pas les bras. Curieuse des gens qui l’entourent, elle se raconte avec humour.

Agnès Varda est toute petite et aime faire le clown. Il ne faut pas se fier aux apparences: elle est immense et occupe une place importante dans le cinéma. Tourné avec trois francs six sous et l’audace pour seule expérience, son premier film, La Pointe courte (1954), pose les fondations de la Nouvelle Vague.

De Niro à l’eau

Elle exprime ses convictions féministes dans plusieurs longs métrages, documentaires et fictions mêlés, dont le plus fameux est Cléo de 5 à 7, qui fait coïncider le temps subjectif et le temps mécanique en suivant dans les rues de Paris une femme attendant des résultats médicaux. «Rien n’est banal si on a de l’empathie, de l’amour pour les gens qu’on filme», rappelle Agnès en montrant les images de cet artiste de rue avalant des grenouilles vivantes. Elle écoute les veuves de Noirmoutier dire leur solitude, rencontre les glaneurs qui, par choix ou par nécessité, se nourrissent de légumes perdus.

Lire: Le silence est descendu sur les plages d’Agnès Varda

Elle tâte du cinéma politique en filmant les Black Panthers en 1968, elle porte l’étendard du féminisme dans L’une chante, l’autre pas. Elle retrouve Sandrine Bonnaire, l’héroïne de Sans toit ni loi, cette routarde «compacte et dure» finissant par mourir de froid. Elle renonce à la fiction après l’insuccès total des Cent et Une Nuits de Simon Cinéma, mais se réjouit d’avoir réuni Deneuve et De Niro sur un bateau pour le centenaire du 7e art et d’«avoir fait tomber De Niro à l’eau».

Quand elle ne fait pas de cinéma, Agnès Varda invente des installations tendres et cocasses. Les fils du comédien décédé de La Pointe courte traversent ce quartier de Sète où le film a été tourné en poussant un écran diffusant les anciennes images de leur père jeune. La cinéaste crée une plage de sable devant son domicile de la rue Daguerre et pose parmi les coquillages ses Palme d’or, Léopard d’or, Lion d’or et autres trophées prestigieux. Avec la pellicule de ses films, elle construit une «cabane du cinéma» et présente, déguisée en pomme de terre, Patatutopia à la Biennale d’art de Venise…

Brume marine

Varda par Agnès est une merveilleuse évocation de l’artiste. Le film souffre toutefois de la comparaison avec Les Plages d’Agnès (2008). Plus élaboré, ce premier autoportrait se construisait sur une thématique balnéaire tandis que le nouveau additionne principalement des extraits de conférence. Mais il ne faut pas bouder le plaisir de goûter une dernière fois à la compagnie stimulante de la juvénile nonagénaire.

Agnès Varda revient finalement sur Visages, villages, cette grande vadrouille dans la France dans bas en compagnie de JR, le photographe qui orne les murs de portraits géants. Elle commente la séquence où, sur une plage normande, l’activiste a collé sur un blockhaus effondré une photo géante du photographe Guy Bourdin, cher ami d’Agnès trop tôt disparu. Quelques heures plus tard, la marée engloutit l’image. Ainsi passent les êtres et les œuvres. La brume marine envahit la plage et l’image. «C’est ainsi que je vous quitte, que je finis le film», dit Agnès Varda en s’effaçant.


Varda par Agnès, d’Agnès Varda et Didier Rouget (France, 2019), 1h55.