C'est l'histoire d'une rencontre imaginaire. Imaginaire, car Zappa n'a jamais pu concrétiser un vieux rêve d'enfance: voir Edgard Varèse en chair et en os. Il y a eu des tentatives, certes, des coups de fil, des lettres, dans l'espoir d'approcher ce créateur incompris. A l'époque, dans les années 1950, Varèse faisait figure d'enfant terrible. Il fallait se lever tôt pour apprécier sa musique. Seul un Frank Zappa - et quelques rares comme Boulez et son élève Nono - pouvait mesurer le poids d'une écriture si révolutionnaire qu'il a fallu des années, en Europe comme aux Etats-Unis, avant que les œuvres du compositeur français soient prises au sérieux.

On imagine la tête qu'aurait faite le vieil Edgard, quelque 80 ans, s'il avait rencontré le jeune «Frankie». A priori, rien ne pouvait les réunir, si ce n'est une soif de briser les codes de la musique dite «sérieuse». Treize ans après la disparition de Zappa, mort prématurément, en 1993, d'un cancer de la prostate, le Septembre musical propose un portrait croisé de ces deux génies. L'ensemble Musikfabrik s'associe à trois musiciens suédois venus du rock (Mats Öberg, Morgan Ågren et Gustaf Hielm) pour un concert inédit, mettant en regard des œuvres de Varèse et des morceaux de Zappa, arrangés par d'anciens complices du compositeur américain.

«Compositeur américain», oui, comme le souligne la veuve de Zappa. Reconnu pour son mélange d'art, d'opéra rock, d'absurde, d'humour scatologique et pour son hilarante satire sociale, Zappa s'est nourri à tous les râteliers. Capable de jongler avec les styles les plus éclatés (rock, jazz, reggae, ska, musique électronique, pop, proto-rap...), ivre de sonorités urbaines, il n'est pas étonnant qu'à 13 ans, déjà, il se soit intéressé à Varèse en lisant un article spécialisé vantant un enregistrement de la pièce Ionisation.

Zappa lui-même raconte les mille et une péripéties pour débusquer ce disque qu'il trouvera non pas à San Diego, mais dans un «bac de 33 tours», à La Mesa. «J'ai vu une pochette bizarre en noir et blanc, avec le portrait d'un homme aux cheveux gris ondulés ressemblant à un scientifique. [...] Je l'ai pris et j'ai failli (si, si, c'est vrai...) faire pipi dans ma culotte: C'ETAIT ÇA! EMS 401, le premier volume des œuvres complètes d'Edgard Varèse!»

Seulement voilà: avec 3,80 dollars en poche, l'affaire est mal partie. Le vendeur, utilisant ce disque pour des démonstrations de chaînes stéréo, se montre clément et lui cède cette curiosité, au désespoir de sa mère qui, en bonne catholique, lui interdit d'écouter le disque dans son salon.

C'est donc en cachette, soir après soir, que Zappa écoute religieusement Ionisation. Ce rituel percussif forme ses oreilles d'hérétique, et lui inculque les rudiments de l'écriture dite savante. «Je ne savais pas ce qu'était un timbre, je n'avais jamais entendu parler de polyphonie.» Frankie nourrit une telle passion pour cette pièce que le jour de ses 15 ans, au lieu d'accepter 5 dollars offerts par sa mère, il lui demande de faire un appel téléphonique longue distance à New York.

Varèse - qui s'est expatrié aux Etats-Unis - ne répond pas. Ce n'est que partie remise, quelques semaines plus tard. Conversation de sourds, ou presque, tellement les deux hommes vivent dans des sphères différentes. Mais quand Varèse annonce qu'il écrit Déserts (sa pièce la plus expérimentale), Zappa ouvre les bras au ciel, ravi que «le plus grand compositeur du monde» écrive une pièce lui rappelant le désert autour de sa ville de Lancaster. Malgré une tentative à 18 ans, la rencontre ne se fera jamais.

Zappa a toujours reconnu sa dette envers Varèse. Cette «idole de jeunesse» figure au même rang que Stravinski (Le Sacre du Printemps) ou Webern (Symphonie opus 21). Le père spirituel de Zappa sourit en filigrane dans son rock déjanté comme dans les morceaux arrangés pour grand orchestre symphonique. En esquissant cette rencontre imaginaire, le Septembre musical décloisonne non seulement sa programmation dite «classique», mais rend hommage à un compositeur qui attend, toujours et encore, une reconnaissance universelle.

Musikfabrik joue Varèse & Zappa. Salle del Castillo, Vevey. Ce soir à 20h (loc. 0900 800 800).