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roman

Variation sur un meurtre: Régis Jauffret s’inspire de l’affaire Stern

Régis Jauffret, l’auteur de «Microfictions», publie «Sévère», une variation romanesque autour de l’affaire Stern. Une fiction qui se nourrit, en particulier, du procès de la maîtresse et meurtrière en 2005

Genre: Roman
Qui ? Régis Jauffret
Titre: Sévère
Chez qui ? Seuil, 161 p.

Il publiera sans doute bientôt un livre inspiré par l’affaire du bourreau autrichien Josef Fritzl, mais, aujourd’hui, c’est l’affaire Stern qui se trouve à la source de Sévère, roman que Régis Jauffret fait paraître en ce début du mois de mars au Seuil. L’écrivain puise désormais dans le fait divers, dans le réel, la matière de sa littérature noire. Lacrimosa déjà, son précédent roman – épistolaire – qui faisait parler une suicidée, amoureuse et malheureuse (Gallimard, 2008), se raccrochait au vécu de l’auteur. Il ne l’avait pas caché alors, tout comme il confie dans ses interviews récentes qu’il est en train de travailler sur le cas Fritzl.

Il ne cache pas non plus aujourd’hui d’où lui vient l’inspiration de Sévère. C’est bien une fiction, un pur roman dont il s’agit. Mais qui se nourrit de l’affaire Stern et, en particulier, du procès de la maîtresse et meurtrière en 2005 du banquier suisse, qui s’est déroulé en juin 2009 à Genève et auquel Régis Jauffret a assisté en qualité d’envoyé spécial du Nouvel Observateur.

Est-ce à cause du sujet délicat de ce livre que Régis Jauffret a quitté Gallimard pour le Seuil en novembre dernier? Libération le laisse entendre. Toujours est-il que Sévère est sorti en catimini au Seuil, sans être annoncé d’avance, ce qui ne l’a pas empêché d’être largement couvert, juste avant sa parution, par la presse parisienne, Le Nouvel Observateur en tête.

Régis Jauffret ne s’embarque pas tout de go dans sa périlleuse aventure romanesque. Avant de s’installer dans la peau de Betty – c’est, à défaut d’un autre, le prénom que son héroïne donnera à un voisin de cabine un peu collant dans le vol qui l’emmène vers Sydney juste après le meurtre du «prince de la finance», son amant –, Régis Jauffret livre un «préambule» de deux pages et demie. Un préambule formidable, presque un manifeste où il rend au réel comme à la littérature ce qui est la part de chacun. Son préambule s’ouvre ainsi: «La fiction éclaire comme une torche. Un crime demeurera toujours obscur.» En quelques paragraphes, il clame sa liberté de romancier, assume le côté «voyou» de la littérature et renvoie les personnages de roman à ce qu’ils sont: «Des poupées remplies de mots, d’espaces, de virgules, à la peau de syntaxe.» Et de conclure: «Ils seraient fous ceux qui se croiraient emprisonnés dans un livre.» Prometteur.

Puis le récit de Betty démarre – sec, direct – par le meurtre lui-même et la fuite qui s’ensuit. Un taxi pour Milan, un avion pour Sydney. Une déroute harassante, abrutie de champagne et de médicaments, et qui plus est, sans but réel, sinon tenter d’oublier le meurtre, de remonter le temps, de faire en sorte que tout cela ne se soit pas produit. Tandis que la narratrice fuit dans le vide et revient pour finalement se livrer à la police, les souvenirs affluent, retraçant son enfance et le lien pervers qui l’a uni au «prince de la finance». Les pensées de Betty défilent et racontent sa vie de «brave petit soldat» sexuel, de «demi-mondaine». Jauffret la recrée souffrante, blessée par une enfance violée, attirée comme un papillon par le halo qui entoure l’homme riche, un animal dangereux, mais qui sent si «bon». Le million exigé de l’amant? Elle y voit l’enfant symbolique du couple impossible qu’ils forment. Elle y voit aussi un petit chat qu’il lui aurait offert. C’est la promesse puis le retrait de cet argent si chargé de symboles qui vont faire d’elle une meurtrière, dit-elle. «Il était trop riche pour comprendre qu’on peut s’attacher à un million comme à un chat.» Dans ce monde-là, l’argent tient lieu d’amour.

Construction impeccable. Lissage non moins parfaitement maîtrisé de la langue, d’une fluidité étonnante, presque musicale. Un récit parfait, palpitant, dont Régis Jauffret a le secret. Mais malgré le mélange explosif du sexe, du meurtre et de la finance sur les bords d’un lac suisse, le roman n’amène rien de plus que ce qu’on croyait déjà savoir. Le passage à la littérature jette certes une lumière crue sur l’affaire, mais sans plus. Il n’y apporte ni compréhension plus profonde, ni regard, ni point de vue vraiment neufs. Peut-être que l’affaire est trop récente? Peut-être le livre colle-t-il trop à son sujet? Sévère apparaît un peu comme une variation brillante sur une partition judiciaire et criminelle déjà jouée.

«La fiction éclaire comme une torche. Un crime demeurera toujours obscur»

Il n’y apporte ni compréhension plus profonde, ni regard, ni point de vue neufs

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