Critique: Cédric Pescia au Théâtre Kléber-Méleau de Renens

Des «Variations Goldberg» au pas vif

Arpenter les Variations Goldberg de Bach, c’est comme partir pour un voyage sans retour. Il faut une vie pour en percer les facettes inépuisables. Mercredi soir, Cédric Pescia remettait sur le métier l’opus magnum de Bach au Théâtre Kléber-Méleau.

Il y a onze ans que le pianiste lausannois enregistrait le cycle sous le label Claves. Cette lecture avait marqué les esprits. D’abord parce que Cédric Pescia n’observait pas les reprises, préférant enchaîner les variations quasi non-stop; la forme de l’œuvre s’en trouve profondément transformée, car au lieu de durer quelque 80 minutes, elle n’en dure plus que 40! Ensuite parce que les tempi étaient enlevés, comme pour imprimer une trajectoire ascendante au cycle.

En 2015, Cédric Pescia reste fidèle à cette optique-là. Encore plus soucieux d’englober les trente variations dans un flot continu, il enchaîne plusieurs d’entre elles à un rythme effréné, occasionnant quelques accidents de parcours. Certains traits sont précipités, et certains détails passent à la trappe en raison d’une pédale trop présente. A force de fougue, le pianiste se laisse emballer par le mouvement.

Mais cette fougue a l’avantage de sortir l’œuvre de son carcan scolaire. Ici, tout est feu et imagination. Chaque variation a l’air de découler de la précédente, dans un renouvellement perpétuel du matériau musical. Ce qu’il y a de fascinant dans cette approche, c’est un effet de télescopage entre certaines variations. Les rapports de tempo sont finement étudiés. On espère que Cédric Pescia rejouera l’œuvre ces prochains mois afin de l’assimiler à nouveau complètement (par cœur idéalement, sans partitions).

Le pianiste lausannois avait choisi de placer son récital sous le sceau de la variation. Il commençait par les géniales Cento Partite sopra Passacagli de Frescobaldi écrites à l’origine pour le clavecin. Il en traduit le côté fantasque et improvisatoire, avec des effets de télescopage qui anticipent sa façon de concevoir les Godlberg . Les chromatismes et dissonances épicées sont du meilleur effet, quand bien même les cordes pincées d’un clavecin sont encore plus aptes à rendre l’audace frescobaldienne . Cédric Pescia intercalait les Variations Opus 27 de Webern au cœur de son récital – une lecture engagée. Il oscille entre post-romantisme viennois (comme des souvenirs diffus d’un langage perdu) et accents passionnés. La prise de risques est maximale, presque excessive parfois, mais cette façon de s’approprier corps et âme un langage qui pourrait demeurer terriblement abstrait est admirable.