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entretien

Variations sur une couleur

Pierre Soulages expose à la Galerie Alice Pauli, à Lausanne. Rencontre avec un artiste toujours fasciné par le noir

L’œuvre de Pierre Soulages, et par conséquent ses paroles, lorsqu’il est question de l’œuvre, tournent autour du noir, de l’attrait qu’il a exercé sur l’enfant (et aussi sur la «petite admiratrice» venue saluer son héros dans la galerie où il est exposé, et lui apporter de ses dessins), une couleur, ou non-couleur, qui continue de fasciner le peintre de 92 ans qu’il est devenu. Couleur, non-couleur, peut-être, songe l’artiste, l’aura de son travail tient-elle pour une part à cette indécision, à la «puissance troublante» que le noir exerce sur nous. Non que l’œuvre soit indécise, au contraire elle est méditée et extrêmement cohérente. D’ailleurs, l’homme en noir, à qui sa mère reprochait parfois sa préférence («Tu portes déjà mon deuil», lui disait-elle), nous avertit d’emblée: «Je ne peins pas avec du noir.»

Par la suite, ce thème revient ponctuellement dans la conversation, car le noir, devenu noir-lumière, puis «Outrenoir», se situe au fondement de la vocation du peintre. Le noir, couleur du deuil? «Il s’agit là d’une convention, car il représente aussi bien l’anarchie que l’officialité et, sous forme de smoking, de robe de soirée, il est porté dans les fêtes. Pour une religieuse bénédictine, il est synonyme d’austérité. La peinture évacue les symboles, les extrêmes se rencontrent.» L’Outrenoir, terme que Soulages a inventé, incarne, comme le territoire situé outre-Manche, «un autre pays».

«En train de rater une toile, je travaillais longuement, avec l’impression d’être dans l’erreur, dans le marécage du noir. Quelque chose de plus fort à l’intérieur de moi faisait que je continuais néanmoins. Puis je suis allé dormir. Lorsque je suis revenu près de la toile, j’ai eu une révélation: ce quelque chose de plus fort en moi, c’était la découverte d’un continent nouveau, que j’ai appelé l’Outrenoir. Non un phénomène optique, mais un champ mental (formule empruntée à René Char) atteint par ce phénomène.»

«L’homme, poursuit Pierre Soulages, est le seul être vivant qui peigne. Les oiseaux chantent, dansent, manifestent ainsi leur joie. Il y a 350 siècles, et pendant 100 siècles, l’homme est descendu dans le noir absolu des grottes pour peindre avec du noir, et avec de la terre rouge. Enfant, on me donnait des couleurs, mais je préférais tremper mon pinceau dans l’encrier… Vers l’âge de 15 ans, j’ai réalisé que toute l’éducation était focalisée sur la Renaissance et les siècles qui ont suivi. Alors que le bison d’Altamira date de 180 siècles. Et que la peinture médiévale reste méconnue.»

Alors, le noir, qu’est-ce que c’est? «Une violence qui permet des contrastes puissants avec les couleurs claires, ou qui éclaire les teintes sombres.» Le peintre nous a dit qu’il ne peignait pas avec du noir. On avait pourtant l’impression… «Durant l’enfance, je recourais au noir pur. Puis j’ai abordé l’abstraction, où le noir dominait, je l’ai associé à d’autres couleurs, sombres, et plus claires. En fin de compte, je ne peignais plus avec du noir, mais avec des pigments noirs: ce qui importait, c’était la réflexion de la lumière sur la surface.»

On sonde Pierre Soulages au sujet du zen, où les critiques voient une source, du moins une inspiration. Le sujet est vite évacué: l’intérêt n’y est pas. Car le discours du peintre reste ancré dans le langage pictural, il est question de l’organisation de la toile, des couleurs qui viennent s’y faire et s’y défaire, et du triple rapport établi entre celui qui crée, la chose qui est (la peinture) et celui qui regarde. «Au Centre Pompidou, où plus de 500 000 visiteurs ont fréquenté l’exposition d’une centaine de toiles (en 2009-2010), des personnes, m’a-t-on rapporté, ont pleuré. Pourquoi ces gens ont-ils été émus aux larmes? me suis-je demandé. C’est qu’ils se sont trouvés seuls en face d’eux-mêmes. C’est ce que je souhaite.»

En 2013 s’ouvrira à Rodez, sa ville natale, un musée au nom de Pierre Soulages. Le peintre nous raconte l’histoire de ce projet, lié à l’ouverture, en 2005, de salles Soulages au Musée Fabre à Montpellier et à la réalisation de vitraux pour l’abbatiale de Conques. Des vitraux révolutionnaires (ils sont incolores et destinés à moduler la lumière, «bleutée lorsqu’elle passe, chaude lorsqu’elle ne passe pas et que manque le bleu»), conçus dans le respect des particularités architecturales du lieu. Le maire de Rodez désirait exposer les cartons grandeur réelle de ces vitraux, ainsi que des gravures. Les demandes se sont ainsi enchaînées: «Ma vie est pleine d’accidents, certains, malheureux, ont été oubliés, d’autres ont été déterminants. Des événements fortuits ont parfois des conséquences importantes.»

Le noir, devenu noir-lumière, puis «Outrenoir», se situe au fondement de sa vocation

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