Tout commence pour moi le 14 décembre dernier. Je reçois une note vocale de Varnish La Piscine: «Yes, trop cool. En fait, je tourne mon premier court métrage début janvier. J’aurais vraiment voulu que tu joues dedans. J’ai une scène spécifique pour toi, où tu es le narrateur. Dis-moi si c’est cool ou dis-moi si tu peux.» Depuis le tournage que nous avions réalisé pour Le Temps au Bénin, depuis ce moment précis où j’ai vu ce géant flegmatique de 25 ans soudain se lever et diriger une fanfare comme s’il s’agissait d’un nouveau jouet merveilleux, le cerveau de Varnish est devenu pour moi une chose si fascinante que j’accepterais de lui presque tout: même de jouer une brute encagoulée, chaussée de Weston, dans un palace genevois.

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On a déjà écrit le portrait de Varnish, alors pour ceux qui l’auraient manqué, on va faire vite. Varnish est né Jephté Mbisi, enfant de Meyrin aux origines congolaises qui découvre à 13 ans un morceau de Pharrell Williams (I Still Love You) et décide d’en faire une religion. Varnish, en marge du système scolaire, se nourrit de tout ce qui passe, la musique brésilienne, la rumba congolaise, Tyler, The Creator, les logiciels de composition, le cinéma indépendant coréen, la science-fiction la plus datée. Son compte Instagram est le reflet le plus fidèle d’un esprit obsédé par l’image, par des détails qui le travaillent, le regard d’une Méduse, un caïman dans un aquarium, une Jeep qui semble suspendue dans les cieux.

Manteau noir et cravate rouge

En quelques années, avec les membres du label genevois Colors (en particulier son jumeau lunaire, le rappeur Makala), Varnish La Piscine devient l’un des beatmakers, un tailleur de chanson parmi les plus convoités de son époque. Il aime les gros accords biscornus et les synthétiseurs analogiques. Sous le nom de Pink Flamingo, puis de Varnish, il produit des titres pour Sébastien Tellier lors de la Biennale de Venise, il devient l’égérie des chaussures J.M. Weston, part à Los Angeles pour ouvrir des pistes sur la scène californienne et publie un premier album, Le Regard qui tue, qui doit autant au cinéma qu’à la musique. On attendait donc le premier film de Jephté, un truc qui lui ressemble, complètement barré et pourtant limpide. Mais ça, on ne l’attendait pas.

La costumière me donne rendez-vous le 13 janvier à l’Hôtel de la Paix. Elle a prévu un long manteau noir, une chemise, un pantalon, une cravate rouge, elle m’a dit au téléphone que je pouvais garder mes baskets si elles étaient noires. Franchement, j’avais imaginé une sorte de film d’étudiant légèrement amélioré, un projet très amateur – il n’y avait pas vraiment de script, Varnish m’avait dit que j’improviserais. Mais au dernier étage de l’hôtel, une équipe d’une quinzaine de personnes prépare le plan suivant, une course-poursuite dans les escaliers; il y a des acteurs qui portent des masques d’insecte en aluminium, une régisseuse qui, d’un murmure, fait taire son monde. Il y a le coréalisateur, pantalon en flanelle et bonnet de laine assorti: Rhony Sutriesno, 27 ans.

«Varnish est venu me voir en octobre. Ils m’ont dit qu’ils avaient reçu 7000 francs de la ville de Genève pour réaliser un court métrage. Je leur ai répondu qu’avec cela on ne pourrait même pas louer les caméras! Mais on ne s’est pas découragé.» Premier assistant caméra dans la publicité et la fiction, Sutriesno est un proche de la bande, il a déjà réalisé plusieurs clips pour Varnsih, quand il s’appelait encore Pink Flamingo, et pour Makala; c’est lui par exemple qui a fait de Varnish un chaman en sombrero qui distribue des ponchos d’invisibilité dans le clip Mexico.

Un film rêvé

Par un coup du sort, quelques jours plus tard, le festival Antigel et le service culturel de Meyrin contactent Colors Records pour proposer à Varnish un ciné-concert, avec projection sur les murs de la cité. Oumar Touré Franzen, un des piliers du label qui a fondé la division Colors Pictures, dispose donc de 44 000 francs, soit à peine le prix d’un clip honnête, pour produire un court métrage qui finalement durera plus de quarante minutes. Oumar: «Je n’ai jamais douté. Le jour où Varnish m’a transmis la liste des lieux dont nous avions besoin pour le tournage, je me suis mis au travail.»

Il y a, entre Oumar et Varnish, quelque chose de la fidélité fraternelle. Oumar, armoire à glace dont la voix est de miel pur, est père de famille, il a 40 ans, il a dirigé le club pionnier du hip-hop romand, l’Undertown, à Meyrin. Il est déjà un vétéran sur une scène qui bouge tout le temps. «Oumar est un grand frère, il me pousse, il y croit, c’est avec lui que tout cela est né, explique Varnish. On se trouvait dans le TGV pour Paris. J’étais rempli de stress et quand je stresse, j’ai mal au ventre. Alors je me suis étendu sur une banquette pour faire une sieste. A la fin de la sieste, j’avais tout le film en tête: Les Contes du Cockatoo. Tout le film de A à Z, je ne mens pas.» Oumar confirme: «C’est un talent fou, moi, je me contente de lui donner les moyens d’exprimer sa vision.»

Course sans fin

C’est le moment de ma scène. Je suis pétrifié. La costumière ajuste une cagoule rouge sur ma tête. Les techniciens, tous jeunes, nouvelle garde du cinéma romand, déplacent le plateau dans un bar de l’hôtel. Comme ils n’avaient pas d’argent, ils ont eu besoin d’encore plus de détermination. Oumar a appelé des connaissances pour obtenir des décors la plupart du temps inaccessibles: l’Hôtel de la Paix, le Café Lyrique, le Victoria Hall pour une scène de remise de prix qui s’achève en duel à mort. Ils avaient un mois pour préparer, tourner, monter, mixer. Rhony Sutriesno: «Je ne dis pas que j’ai toujours bien dormi pendant ces semaines. C’était une course sans fin. On s’est battu pour trouver des solutions techniques peu onéreuses, pour convaincre les loueurs de matériel de nous le prêter, tout le monde a réduit à presque rien ses prétentions financières. Tout s’est fait à l’arrache. Mais tout s’est fait!»

Casquette noire de basket, éternelle polaire d’un vert malade, Varnish débarque sur le plateau. Il donne aux comédiens-amis qui interprètent les serveurs des indications sur les mouvements, sur le lexique. Il semble générer en direct les dialogues mais avec une précision indiscutable. «Arnaud, c’est quoi ces chaussures?» Il scrute mes Air Max acquises à Brooklyn avec une condescendance soigneuse. «Bon, tu chausses du combien? Je te prête mes Weston.» Varnish m’explique la chorégraphie, il fabrique pour moi la réplique: «Les Contes du Cockatoo, l’histoire de quatre personnes ordinaires qui vivent des choses extraordinaires. Comment tout cela va finir? Je n’en sais rien. Est-ce que je vous ai bien résumé l’histoire? Je n’en sais rien. Et franchement, je n’en ai rien à foutre.»

Pirate sérieux

Varnish regarde la scène depuis son écran, il fait un commentaire sur le mouvement, redirige le ballet des figurants, il est d’une clarté absolue et d’une confiance étrange. Quelques semaines plus tard, il s’en explique: «Je suis très pirate tout en respectant les règles. J’avais le script dans mon cerveau. Je suis tellement control freak que je vérifiais absolument tous les cadres. Je voulais que ce soit large, que ce soit beau, je voulais retrouver la même sensation que devant certains plans de films que j’ai aimés. Cela me saoule de réinventer, je veux revivre les choses, précisément.»

Le 14 février, après un sprint haletant et des angoisses profondes, Les Contes du Cockatoo a été projeté à Meyrin lors du festival Antigel. Le film – une sorte de comédie musicale hip-hop, un film de sorcellerie et de pieds nickelés – est une prodigieuse démonstration de savoir-faire, d’inventivité, de liberté. On y découvre un imaginaire foisonnant, un bricolage de chaque instant, une fausse désinvolture, quelque chose de l’ordre du théâtre vivant et de la magie blanche. Varnish s’y révèle autant comme un acteur puissant que comme un réalisateur en devenir. Il y a du manifeste dans ces Contes. Faire du cinéma en Suisse autrement. Intégrer les cultures urbaines dans l’imaginaire local. Donner leur chance à ceux qui n’ont pas les codes.


Les Contes du Cockatoo, un film de Varnish La Piscine (Colors Pictures, Suisse, 42 min).

Projection le 4 mars à Genève (Fonction: Cinéma, 18h15). Disponible dès le 5 mars sur YouTube. Sortie en parallèle du nouvel album de Varnish, bande originale amplifiée de ses «Contes».